La sociologie de Norbert Elias et « l’effondrement de la civilisation » en Allemagne

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Sabrina Paillé
Doctorante en sociologie, York University
spaille@yorku.ca

Résumé

Les critiques qui soulignent le caractère évolutionniste et téléologique de la théorie du processus de civilisation de Norbert Elias reposent sur une mécompréhension de celle-ci, l’auteur reconnaissant la possibilité de mouvements de « régression » de la civilisation. Cet article traite des thèses avancées par Elias dans The Germans (1996), dernier ouvrage publié de son vivant. Nous rappelons d’abord les grandes lignes de sa sociologie, qui dépasse l’opposition entre individu et société. Nous introduisons ensuite le concept de « décivilisation » pour enfin discuter des développements de l’habitus national allemand qui ont d’après l’auteur favorisé le recul du processus civilisateur sous l’Allemagne nazie.

Mots-clés : Norbert Elias, civilisation, modernité, nazisme, Holocauste

Introduction. Norbert Elias : un intellectuel dans le siècle

Né à Breslau en Prusse-Orientale (aujourd’hui Wroclaw, en Pologne) en 1897 et mort à Amsterdam en 1990, le sociologue allemand Norbert Elias a été un observateur de premier plan de l’histoire du XXe siècle. Issu d’une famille juive de la moyenne bourgeoisie, il sera mobilisé sur le front russe, puis dans le nord de la France pendant la Première Guerre mondiale (Audoin-Rouzeau, 2010). Revenu poursuivre ses études de médecine et de philosophie en Allemagne, il sera témoin tant de l’effervescence culturelle que des crises politiques successives sous la République de Weimar, dont le point culminant sera la montée du mouvement national-socialiste. Il sera contraint à l’exil dès 1933 après l’arrivée des nazis au pouvoir. Sa mère, cependant, sera déportée et mourra dans les chambres à gaz d’Auschwitz. Installé en Angleterre, où il enseignera la sociologie à Londres puis à Leicester, ce n’est qu’une vingtaine d’années après avoir quitté l’Allemagne qu’Elias pourra écrire sur l’expérience du Troisième Reich (Fletcher, 1997).

            Sur le plan intellectuel, Norbert Elias évolue au carrefour des pensées les plus influentes du milieu universitaire allemand de son temps. La théorie wébérienne de l’État et la psychanalyse freudienne, bien qu’il cherche à les dépasser, planent en permanence sur son œuvre. Par ailleurs, Elias sera l’assistant de Karl Mannheim à l’Université de Francfort après avoir interrompu un travail de thèse à Heidelberg sous la direction du sociologue Alfred Weber, le frère de Max Weber.

            L’œuvre de Norbert Elias, longtemps restée dans l’ombre, a été reconnue sur le tard comme faisant partie des classiques de la sociologie (Joly, 2012). La trajectoire biographique de l’auteur n’y est pas pour rien. Son ouvrage phare, Über den Prozeβ der Zivilisation (La civilisation des mœurs et La dynamique de l’Occident, en français), rédigé en exil et publié pour la première fois en 1939, passe inaperçu dans la tourmente de la guerre (Fletcher, 1997). Il faudra attendre sa réédition trente ans plus tard pour qu’il suscite enfin l’intérêt et que son auteur soit admis au panthéon des plus grands et grandes sociologues contemporaines.

            Norbert Elias est principalement connu pour sa théorie du processus de civilisation. Réduit à sa plus simple expression, le processus de civilisation réfère chez Elias à la correspondance entre le processus historique de monopolisation du pouvoir par un État centralisé et le processus psychologique de domestication des pulsions individuelles, qui a pour corollaire une pacification de la société. Liant la sociogenèse et la psychogenèse, Elias démontre dans La civilisation des mœurs et La dynamique de l’Occident que la transformation des structures sociales se reflète dans la transformation de l’économie psychique des individus et des structures de la sensibilité. La monopolisation de la contrainte physique par des institutions spécialisées caractéristique du développement de l’État moderne s’accompagne du développement d’un habitus « civilisé », c’est-à-dire d’une rationalisation des comportements et d’un adoucissement des mœurs, les individus étant amenés, du fait de l’allongement des chaînes d’interdépendance qui les lient les uns et unes aux autres, à refouler leur agressivité et leurs impulsions spontanées au profit d’une plus grande réflexivité et d’une plus grande prévision, « la contrainte que les hommes exercent les uns sur les autres se [transformant] en autocontrainte » (Elias, 2003 : 198). Ainsi, pour Elias, dans la modernité, « la violence physique n’occupe plus le devant de la scène » (ibid. : 189). Or, la théorie du processus de civilisation a souvent été bien mal comprise.

            Dans son ouvrage magistral Modernité et Holocauste, initialement paru en 1989, le sociologue Zygmunt Bauman décoche quelques flèches à l’endroit d’Elias, le situant du côté des défenseurs et défenseures du « mythe étiologique » d’une « humanité émergeant d’un état de barbarie pré-social » (Bauman, 2002 : 38). Bauman n’est pas le seul à interpréter ainsi les thèses d’Elias. En effet, une vive polémique a entouré, depuis la fin des années 1980, la théorie du processus de civilisation (Linhardt, 2001). L’anthropologue et ethnologue allemand Hans Peter Duerr, dans Le mythe du processus de civilisation, dépeint lui aussi Elias comme un « idéologue du progrès convaincu des bienfaits de la civilisation occidentale » (Ledent, 2009 : 75). Le « mythe du processus de civilisation » serait selon Duerr teinté d’un sentiment de supériorité à l’égard du développement de l’Occident qui aurait des effets pernicieux, tels que la légitimation de l’idéologie colonialiste. Nombre de chercheuses et chercheurs ont suivi Duerr dans la critique du modèle d’Elias, supposé eurocentriste, évolutionniste et téléologique. Par ailleurs, d’aucuns ont soulevé l’apparente contradiction entre la thèse de la pacification de l’ordre social et les événements sanglants ayant marqué l’histoire du XXe siècle, parmi lesquels figurent les deux guerres mondiales et l’Holocauste (Linhardt, 2001).

            Nous sommes d’avis que la théorie du processus de civilisation n’est pas une théorie linéaire du progrès. Non seulement Elias insiste-t-il à plusieurs reprises sur le fait que la modification des structures de la sensibilité dans le sens de la « civilisation », bien qu’étant soumise à un ordre spécifique, n’a pas de degré zéro et « s’opère sans aucun plan » rationnel (2003 : 182), mais aussi souligne-t-il que « Nous ne nous rendons pas compte qu’il suffirait de peu de temps, pour ce que nous appelons notre « raison », c’est-à-dire le contrôle prévoyant, réfléchi, différencié de notre comportement, se désagrège et s’écroule, si jamais la tension en nous et autour de nous venait à se modifier » (ibid. : 310), reconnaissant ainsi la possibilité de mouvements de « régression » de la civilisation, cette dernière n’étant pas accomplie une fois pour toutes. En outre, comme le rappelle Florence Delmotte, « la réflexion de Norbert Elias n’oublie aucunement les tragédies du siècle. Les guerres, les génocides, en particulier le nazisme et ses camps, occupent en effet dans ses écrits une place de premier plan » (2010 : 56).

            En effet, le dernier ouvrage d’Elias publié de son vivant, Studien über die Deutschen (paru en 1989) – traduit en anglais sous le titre The Germans. Power Struggles and the Development of Habitus in the Nineteenth and Twentieth Centuries (1996) –, prend pour objet la « catastrophe allemande ». Dans cette collection de cinq essais rédigés sur une période d’une trentaine d’années, l’auteur, cherchant à comprendre comment le nazisme et l’Holocauste ont été possibles, met l’emphase sur l’envers des processus de civilisation, soit les processus de civilisation survenus en Allemagne. Entreprenant une sorte de « psychanalyse de la société allemande » (Delmotte, 2010 : 57), Elias se penche sur l’habitus national des Allemands et Allemandes et les processus sociaux sur le long terme qui l’ont modelé et qui ont rendu possible la montée du nazisme, qu’il qualifie d’« effondrement de la civilisation »[1] (Elias, 1996).

            Cet article traite des thèses avancées par Norbert Elias dans cet ouvrage peu connu dans le monde francophone. Nous procédons, dans un premier temps, à un bref rappel des grandes lignes de sa sociologie, qui a le mérite de dépasser l’opposition entre individu et société, et exposons les bases de la théorie du processus de civilisation. Dans un second temps, nous introduisons le concept de « décivilisation » pour enfin discuter des développements de l’habitus national des Allemands et Allemandes qui ont d’après l’auteur favorisé le recul du processus de civilisation sous l’Allemagne nazie.

1. La sociologie de Norbert Elias

1.1 Une sociologie configurationnelle : pour le dépassement de l’opposition entre individu et société

L’œuvre de Norbert Elias apporte un éclairage original sur le rapport entre individu et société. Influencé par Sigmund Freud, Elias s’intéresse aux processus d’intériorisation des contraintes par lesquels les individus développent des mécanismes d’autocontrôle, de maîtrise pulsionnelle[2]. Or, sa théorie apporte un complément critique à celle de Freud en ce qu’elle sociologise et historicise le processus de formation du Surmoi, de structuration de la contrainte que l’être humain exerce sur lui-même (Elias, 2003). Là où le psychiatre viennois voyait des données universelles, des invariants de la nature humaine, Elias envisage les instances psychiques que constituent le Ça, le Moi et le Surmoi comme n’étant pas figées dans le temps mais comme étant soumises à des variations culturelles et historiques. Il affirme ainsi, au sujet des rapports entre les « couches fonctionnelles de l’autocontrôle psychique », que « ces rapports à l’intérieur de chaque être humain et avec eux la structure de son contrôle pulsionnel, de son Moi et de son Surmoi, évoluent conjointement au cours du processus de civilisation par suite de la transformation spécifique interrelations humaines, des relations sociales » (ibid. : 254-255). Pour Elias, les structures de la personnalité se transforment suivant les modifications des configurations sociales.

            Comme le souligne Roger Chartier dans son avant-propos à La société des individus, le concept de configuration « permet de penser le monde social comme un tissu de relations » (Elias, 1991 : 12). Contestant l’opposition entre individu et société, qui pose le monde social comme étant extérieur à un Moi isolé et autonome, Norbert Elias développe une théorie sociologique de l’interdépendance, où les individus sont pensés comme s’insérant toujours dans des réseaux plus ou moins complexes de dépendances réciproques. La complexité de ces réseaux varie suivant le degré de la division du travail, de la différentiation des fonctions sociales. Critique du modèle de l’homo clausus, répandu dans la philosophie moderne depuis au moins Descartes, qui suppose l’existence d’une « dualité fondamentale entre le sujet et le monde », (ibid. : 19), entre intériorité et extériorité, Elias considère plutôt que « c’est l’inscription de l’individu dans un réseau de relations qui confère à l’homme sa nature spécifique – celle d’un « être social, un être qui a besoin de la société des autres hommes » » (ibid. : 28-29). Ce qu’on appelle la « société » ou les « structures » sociales, pour Elias, ne sont rien d’autre que les chaînes d’interdépendances réciproques qui lient les individus les uns et unes aux autres, ces derniers et dernières n’existant pas en-dehors de ces relations sociales. En effet, non seulement sont-ils-elles toujours prises dans un « équilibre de tensions » où la marge d’action de chacun et chacune est déterminée et délimitée par l’action des autres, mais aussi leur habitus[3] psychique reflète-t-il les structures et l’histoire du monde social auquel ils-elles appartiennent (ibid. : 16). Telle est la « loi fondamentale sociogénétique » pour Elias : « L’histoire d’une société se reflète dans l’histoire interne de chaque individu : chaque individu doit parcourir pour son propre compte en abrégé le processus de civilisation que la société a parcouru dans son ensemble ; car l’enfant ne naît pas civilisé » (2002 : 366-367). La sociologie de Norbert Elias propose ainsi à la fois une théorie du lien social et une théorie du changement social.

1.2 L’antithèse « culture » – « civilisation »

L’analyse que fait Elias de la formation de l’antithèse « culture » – « civilisation » en Allemagne et en France dans la première partie de La civilisation des mœurs offre un exemple éclairant de la manière dont les contraintes structurelles président à la formation de la subjectivité.  Dans cet important texte, Elias nous montre que cette antithèse, opposant une « culture » (Kultur) de la vertu et de l’authenticité à une « civilisation » (Zivilisation) de la superficialité et des apparences constitue le reflet d’antagonismes sociaux spécifiques. Elle traduit la tension entre l’intelligentsia bourgeoise allemande, élite intellectuelle issue de la classe moyenne montante, et une aristocratie de cour dominante calquant ses manières, ses goûts et son mode de vie sur le modèle absolutiste français. Les notions de « culture » et de « civilisation », qui en sont venues à exprimer les « structure[s] du sentiment national » (Elias, 2002 : 16) en Allemagne et en France, sont le produit d’un long processus historique où l’expérience vécue des groupes sociaux s’est sédimentée dans le langage. En effet, la conception particulariste de la culture propre à l’Allemagne et sa valorisation des réalisations intellectuelles et artistiques ainsi que de la formation individuelle (Bildung) est issue d’un contexte où la bourgeoisie, tenue à l’écart du pouvoir et n’entretenant pas de visées proprement politiques, va opposer à travers les arts et la littérature une forme de sensibilité spécifiquement allemande aux idéaux de l’aristocratie, qui tire sa fierté et son autosatisfaction de sa « civilité », c’est-à-dire de ses bonnes manières et de son respect des convenances. Comparant la situation de l’Allemagne à celle de la France, où les frontières entre les ordres sont beaucoup moins étanches, Elias souligne l’isolement plus marqué de la bourgeoisie allemande face à la noblesse, isolement dû à une situation économique chancelante poussant cette dernière à se replier sur elle-même ainsi qu’à la faible consolidation politique de l’Allemagne, alors divisée en en de nombreuses principautés indépendantes. Ces facteurs propres à l’Allemagne auraient pour l’auteur entravé la transmission des valeurs et des manières d’être de la haute société vers le peuple, tandis que la bourgeoisie fut en France une courroie de transmission des modèles aristocratiques de cour vers les autres catégories sociales.

            Ainsi, pour Elias, la notion de « culture » exprime la conscience de soi de la bourgeoisie allemande au XVIIIe siècle. L’importance qu’elle accorde aux choses de l’esprit et la manière dont elle se déleste des affaires économiques et politiques témoignent des « différences structurelles et existentielles » (ibid. : 50) qui la sépare de la classe dominante. Elias attribue ainsi à la position et à la situation sociales des individus un caractère déterminant sur la formation de la subjectivité individuelle, sur les dispositions affectives, sur les « manières d’être, de sentir » ainsi que sur les « aspirations et les concepts moraux » (ibid.), qui se rapportent toujours à des circonstances vécues particulières. Elias montre qu’avec la montée des classes moyennes, ce qui était au départ une opposition sociale va prendre les traits d’une opposition nationale. L’ethos bourgeois et les traits par lesquels se définissent les classes moyennes, telles que la « sincérité » et la « franchise » en viennent à se démarquer comme étant des « vertus allemandes » (ibid. : 67-68), qui se verront mobilisées en contraste avec le raffinement artificiel des Français-Françaises et des Anglais-Anglaises.

            La notion de « civilisation », en revanche, revêt dès son origine une portée universaliste. D’abord apparue dans les milieux réformateurs de la bourgeoisie française et devenue « l’expression de la conscience occidentale », elle réfère pour les Français-Françaises et les Anglais-Anglaises à ce qui fait la singularité et la fierté de la société occidentale, c’est-à-dire le « progrès » qu’elle prétend incarner, l’« avance [qu’elle] croit avoir prise sur les siècles précédents et sur les sociétés contemporaines plus ‘primitives’ » (ibid. : 11-12). Impliquant l’idée d’une perfectibilité de l’esprit humain et comprise comme l’« aboutissement d’un processus » qu’il s’agit de promouvoir, elle tend à effacer « les différences entre les peuples » (ibid. : 12-15). En effet, fortes de la croyance en leur supériorité, les nations occidentales vont justifier leurs tendances expansionnistes et colonisatrices par la volonté de répandre les lumières de la « civilisation », la concevant dès lors comme « achevé[e] à l’intérieur de leur propre société » et oubliant son caractère processuel et dynamique (ibid. : 107-108). C’est ce processus de la civilisation qu’Elias s’attache à reconstruire dans son œuvre maîtresse.

1.3 Le processus de civilisation

Le processus de civilisation se rapporte, d’une part, à la sociogenèse de l’État et, d’autre part, à la transformation des comportements humains dans le sens d’un plus grand contrôle des émotions et des pulsions. Dans le sillage de Max Weber, qui définit l’État comme « une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé […] revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime » (Weber, 1963 : 125), Elias s’intéresse au processus historique de formation de l’État moderne à partir de la constitution du monopole de la violence légitime et du monopole fiscal, qui, allant de pair, centralisent le pouvoir entre les mains du souverain (2003 : 25). Issu de la concurrence pour les « chances de puissance sociale » (ibid. : 27) et des luttes d’élimination entre des unités de domination plus petites, le mécanisme monopoliste est soutenu par une vaste administration au sein de laquelle une division du travail de plus en plus poussée accroît les liens d’interdépendance entre le détenteur ou la détentrice du monopole et la masse des dépendants et dépendantes, puis entre l’ensemble des membres de la société. Elias montre alors que les codes du comportement et de la sensibilité se modifient avec les dynamiques de pouvoir entre les groupes sociaux :

[…] la stabilité particulière des mécanismes d’autocontrainte psychique qui constitue le trait typique de l’habitus de l’homme ‘civilisé’ est étroitement liée à la monopolisation de la contrainte physique et à la stabilité croissante des organes sociaux centraux. C’est précisément la formation de monopoles qui permet la mise en place d’un mécanisme de ‘conditionnement social’ grâce auquel chaque individu est éduqué dans le sens d’un autocontrôle rigoureux. (ibid. : 188)

            En effet, la différenciation progressive des fonctions sociales, qui rend de plus en plus de gens dépendants et dépendantes les uns-unes des autres, nécessite que le comportement de chaque individu isolé soit accordé et harmonisé avec celui des autres. La réorganisation des relations humaines survenue avec la formation de l’État absolutiste et l’égalitarisation progressive des conditions qui s’ensuit exige des individus une plus grande prévisibilité, une évaluation à long terme des causes et des conséquences de leurs actes, une maîtrise de soi dont la nécessité ne se faisait pas sentir lorsque la division du travail était moins poussée (ibid.). En outre, la monopolisation de la violence, selon Elias, pacifie l’espace social, obligeant un refoulement des pulsions violentes et agressives : « la violence est reléguée au fond des casernes; elle n’en sort que dans des circonstances extrêmes » (ibid. : 193). Cette propension à l’autocontrôle conscient sous la pression de contraintes sociales nouvelles se mue en mécanisme inconscient :

La monopolisation de la violence crée dans les espaces pacifiés un autre type de maîtrise de soi ou d’autocontrainte. Au mécanisme de contrôle et de surveillance de la société correspond ici l’appareil de contrôle qui se forme dans l’économie psychique de l’individu. […] En effet, l’individu est invité à transformer son économie psychique dans le sens d’une régulation continue et uniforme de sa vie pulsionnelle et de son comportement sur tous les plans. (ibid. : 195).

Elias montre en effet que la contrainte sociale se transforme en autocontrainte. L’individu est conditionné dès l’enfance en vue du contrôle des émotions et des affects qu’exigent les fonctions sociales de l’adulte (ibid.). L’autocontrôle devient quasi-automatique alors que « le champ de bataille [est] transposé dans le for intérieur de l’homme » et que les normes sociales impriment le psychisme de chacun et chacune, donnant lieu, devant la transgression des interdits, à des sentiments de gêne, d’angoisse ou de pudeur : « Il [l’homme-la femme] développe un mécanisme spécifique de l’habitude, un Surmoi qui s’applique à contrôler, à transformer ou à refouler ses émotions en fonction des structures sociales » (ibid. : 197).

            Le processus de civilisation pour Elias est donc le résultat d’une évolution des structures sociales dans une direction bien déterminée, soit la « double rationalisation des structures sociales et des structures psychiques » (Martucelli, 1999 : 244). Si cette évolution dans le sens de la civilisation n’est pas le résultat d’un plan rationnel, elle n’en est pas moins structurée dans un sens bien précis. En effet, elle n’a pas été explicitement voulue par un ou des individus mais est le résultat de leurs plans et de leurs actions, qui, en tant qu’elles s’interpénètrent, mettent en branle des processus sociaux sur la longue durée :

Cette interpénétration fondamentale des plans et des actes humains peut susciter des transformations et des structures qu’aucun individu n’a projetées ou créées. L’interdépendance entre les hommes donne naissance à un ordre spécifique, ordre plus impérieux et plus contraignant que la volonté et la raison des individus qui y président. C’est l’ordre de cette interdépendance qui détermine la marche de l’évolution historique; c’est lui aussi qui est à la base du processus de civilisation. (ibid. : 183).

La « marche de l’évolution historique » dont parle Elias n’est cependant pas linéaire. L’auteur est bien conscient qu’elle n’est pas irréversible et qu’elle ne va pas inexorablement dans le sens du progrès.

2. Les processus de dé-civilsation

Les deux guerres mondiales et l’Holocauste ont rendu caduque la foi dans le progrès qui était portée par le concept de « civilisation » (Fletcher, 1997). L’utilisation de ce concept par Elias a fait l’objet d’âpres critiques et la thèse de la pacification de l’ordre social semble avoir été discréditée par l’histoire du XXe siècle. Comme le souligne Stephen Mennell, « Rien ne semble autant amoindrir la plausibilité de la thèse du processus de civilisation que la perception très répandue selon laquelle, qu’elle qu’ait été l’évolution en Europe, du Moyen-Âge au XIXe siècle, le siècle actuel a vu s’opérer un renversement de nombre de ces tendances » (1997 : 215). Auschwitz et Hiroshima, notamment, ont donné à voir que le meurtre de masse n’était pas étranger aux formes les plus développées d’organisation bureaucratique et de « progrès » technique.

            Nous soutiendrons que les horreurs du XXe siècle n’entrent pas en contradiction avec la théorie du processus de civilisation. Cette dernière n’est pas une théorie du progrès inéluctable et continu. Le processus de civilisation n’a ni commencement ni fin et ne mène pas immanquablement, pour Elias, à une pacification de la société, cette dernière étant à comprendre davantage comme un idéal (Ledent, 2009). Il ne s’effectue pas en ligne droite et peut connaître des régressions. Les processus de civilisation, comme toute grande tendance historique, peuvent en effet être soumis à des pressions contradictoires ou s’accompagner de « contre-tendances inverses » (Martucelli, 1999 : 249), soit de processus de décivilisation.

            Bien que le concept de décivilisation ait été développé davantage par les disciples d’Elias que par Elias lui-même (Fletcher, 1997; Delmotte, 2010), on retrouve dès son ouvrage de 1939 des mises en garde contre une interprétation trop optimiste de la théorie du processus de civilisation. Ainsi, dans La civilisation des mœurs, il rappelle que « la cuirasse du comportement ‘civilisé’ éclaterait rapidement si, par une nouvelle transformation de la société, les conditions d’insécurité redevenaient les mêmes que jadis, si les dangers échappaient de nouveau à toutes nos prévisions » (Elias, 2002 : 369). Par ailleurs, dans la conclusion de La dynamique de l’Occident (2003), Elias, échappant à la tendance nationaliste méthodologique qui prévalait dans les sciences sociales de son époque, insiste notamment sur les tensions subsistant à l’intérieur des États et sur le danger de guerre qui pèse toujours sur les relations entre États. Il souligne en outre le caractère toujours inachevé du processus de civilisation, qui ne serait accompli que dans l’éventualité où disparaitraient « les tensions entre les hommes, les contradictions structurelles du réseau humain » (ibid. : 318). Le processus de civilisation, loin d’être une donnée transhistorique, revêt ainsi un caractère relationnel.

            En quoi consisterait donc un processus de décivilisation? Si l’on suit Mennell, dans la mesure où les processus civilisateurs entraînent « un changement dans l’équilibre entre contraintes externes (Fremdzwänge, contraintes par les autres) et autocontraintes (Selbstswänge), l’équilibre penchant du côté des dernières […] [l]es processus décivilisateurs peuvent être définis comme un mouvement de l’équilibre en arrière en faveur des contraintes externes » (1997 : 222). Qu’est-ce qui est susceptible d’entraîner un tel renversement ? La réponse est à chercher du côté de l’abaissement de la calculabilité des risques sociaux, de l’accroissement des dangers, de la montée des incertitudes, qui peut survenir en période de crise sociale, par exemple lorsque décline le monopole de la violence par l’État, que se fragmentent les chaînes d’interdépendance et que s’amoindrit l’identification mutuelle entre les individus (Fletcher, 1997; Mennell, 1997). La montée du nazisme en Allemagne, analysée par Elias dans The Germans (1996), est un exemple de situation historique où les tendances décivilisatrices ont pris le pas sur les tendances civilisatrices.

3. Le nazisme et l’Holocauste : l’habitus national allemand et l’« effondrement de la civilisation »

Le nazisme et l’Holocauste ont porté profondément atteinte à la conscience de soi de l’Occident. Dans les années suivant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de gens peinaient à croire qu’un événement comme l’extermination des juifs et juives d’Europe ait pu survenir au sein d’une société moderne et rationnelle, bref, au sein d’un monde se concevant comme « civilisé ». Devant le malaise, forte est la tentation de voir le nazisme comme une exception, comme un accident ou une aberration de l’Histoire et non comme une possibilité inhérente à la structure des sociétés modernes industrielles (Elias, 1996). Cette incrédulité repose selon Elias sur une conception erronée de la civilisation dans laquelle les standards du comportement « civilisé » seraient vus comme une caractéristique naturelle, intrinsèque aux sociétés européennes, faisant en quelque sorte partie de leur bagage génétique et étant accomplie une fois pour toutes (ibid.). Rappelons que le sociologue Zygmunt Bauman, qui considère la rationalité instrumentale et bureaucratique modernes comme une condition nécessaire de l’Holocauste, prend à parti la théorie du processus de civilisation d’Elias car celle-ci endosserait d’après lui une vision tronquée de la modernité : « Dans l’ensemble, le caractère général non-violent de la civilisation moderne est une illusion. Plus exactement, il fait partie intégrante de son auto-justification et de son apothéose auto-proclamée; bref, du mythe de sa légitimité » (Bauman, 2002 : 164). Or, la civilisation, pour Elias, n’est jamais achevée et est toujours susceptible de se trouver en danger. Elle dépend de conditions et de structures sociales spécifiques et n’est donc pas une donnée immuable ou un état permanent. La tâche des sociologues consiste à mettre au jour les conditions spécifiques ayant favorisé dans le passé ou pouvant favoriser à l’avenir la rechute dans la « barbarie », entendue ici comme une résurgence des pulsions agressives et de la violence manifeste dans les sociétés modernes.

            Dans ses « études sur les Allemands », Norbert Elias s’intéresse aux développements de l’habitus national des Allemands et Allemandes qui ont rendues possible le recul du processus de civilisation à l’époque hitlérienne. Ces développements sont en rapport étroit pour l’auteur avec le processus de formation de l’État allemand sur la longue durée (Elias, 1996). Il nous rappelle en effet que les changements dans les codes de comportement sont indissociables des changements structurels survenant dans une société donnée (ibid.). Les spécificités de l’Histoire et du développement social de l’Allemagne, qui se sont sédimentées dans le « caractère national » ou la « personnalité sociale » des Allemands et Allemandes (ibid. : 19), permettent, dans la perspective d’Elias, d’éclairer la montée du nazisme. Bien que ne constituant pas un développement inéluctable, cette dernière entre en continuité avec la tradition culturelle et l’histoire sociale de l’Allemagne (ibid.), qui se distinguent à maints égards de celles des pays voisins. Elias voit son travail comme une sorte de « biographie d’une société étatique » et soutient que « tout comme dans le développement d’un individu, les expériences passées continuent d’avoir, dans le développement d’une nation, des effets sur le présent[4] » (ibid. : 178).

            Sans faire un résumé systématique de l’ouvrage, nous rendrons compte ici des principales thèses qui le traversent en centrant notre attention sur les développements de l’habitus national allemand avant la Seconde Guerre mondiale et sur la manière dont ces développements ont favorisé la persistance du recours à la violence physique et le processus de décivilisation qui culminera sous le régime nazi. Bien que certains des textes d’Elias dans The Germans (1996) portent sur la République Fédérale allemande, nous ne les aborderons pas ici. Nous nous appuierons surtout sur la partie 4 de l’ouvrage, « The Breakdown of Civilization » (Elias, 1996 : p. 301-401), écrite en 1961-1962 et inspirée par le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem.

3.1 La formation de l’État en Allemagne

Dans l’introduction à l’ouvrage The Germans (1996), Elias s’attarde à quelques particularités structurelles (qui sont interreliées) de la formation de l’État allemand ayant eu une importance significative dans le développement de l’habitus national des Allemands et Allemandes. Il traite d’abord de la localisation géographique des peuples germaniques, pris pendant des centaines d’années entre les peuples latins et slaves, constamment en proie aux invasions en provenance des deux côtés et devant eux-mêmes exploiter toutes les chances d’expansion s’offrant à eux. Les trois groupes se sont ainsi livrés à une lutte incessante pour la définition de leurs frontières pendant près de mille ans (ibid.). Il insiste ensuite sur le fait que l’Allemagne n’ait pas connu, à partir du Moyen-Âge, de processus de centralisation étatique et de pacification sociale comme les autres sociétés européennes (du stade féodal à la monarchie absolue), mais au contraire une décomposition du pouvoir central et une fragmentation du territoire autrefois couvert par le Saint-Empire romain germanique au profit de multiples principautés régionales indépendantes et faiblement intégrées. L’unification tardive et la faiblesse structurelle de l’État allemand, le rendant plus vulnérable aux attaques extérieures, auraient concouru selon Elias au développement chez les Allemands et Allemandes d’une sensation d’insécurité, d’une faible estime de soi et d’un profond sentiment d’humiliation, alimenté entre autres par l’appauvrissement provoqué par la Guerre de Trente ans et la défaite de 1918. Ce sentiment d’humiliation, s’accompagnant de la nostalgie d’une grandeur perdue, ne fut pas sans susciter chez les Allemands et Allemandes un désir de revanche à l’endroit de leurs voisins et voisines de même qu’une valorisation des activités militaires et de la figure du guerrier (ibid.). La troisième particularité structurelle du processus de développement de l’État allemand mise de l’avant par Elias consiste en la série de ruptures et de discontinuités au sein de ce processus en comparaison avec la France, l’Angleterre ou encore les Pays-Bas, où les traditions nationales sont restées relativement stables en dépit de la transition de l’Ancien Régime à l’État moderne (ibid.). Enfin, Elias souligne que l’unification de l’Allemagne en 1871 suite à une guerre victorieuse contre la France sous l’égide de la Prusse de Bismarck, militariste et autoritaire, a amené une appropriation ou une incorporation de l’ethos militariste de la noblesse par de vastes couches des classes moyennes. Alors que l’unification tant souhaitée par la bourgeoisie libérale fut le fait de la noblesse et s’est finalement accomplie par les armes, la bourgeoisie a délaissé son idéalisme antipolitique caractéristique de l’époque classique pour adopter, souvent avec le « zèle du parvenu », les modèles et les normes de la classe dominante aristocratique du Second Empire. Ainsi, un changement d’habitus correspond ici à une phase spécifique du développement de l’État (ibid.).

3.2 La Satisfaktionsfähige Gesellschaft, ou le rite du duel

Parmi les institutions du Second Empire ayant participé de la propagation de modèles de violence formalisés et sanctionnés socialement hors des cercles aristocratiques se trouve la pratique du duel. Elle en est pour Elias un exemple paradigmatique (ibid.). Connue de toutes les sociétés européennes, cette pratique propre à la noblesse, qui a perdu de son importance ailleurs avec la montée des classes moyennes, a perduré en Allemagne jusqu’au début du XXe siècle. Avec l’adoption des modèles aristocratiques par les classes moyennes à partir de 1871, le duel est devenu une pratique courante en-dehors de l’aristocratie, en particulier au sein des associations ou confréries étudiantes. Il s’agissait d’un rite de passage imposé aux étudiants et aux officiers pour accéder à l’establishment et aux plus hautes fonctions au sein de l’État, autrement dit une marque d’appartenance à la « bonne société », qui comprenait la cour, l’armée et les universités (ibid. : 50). La capacité à se défendre par les armes et à demander « réparation » (Satisfaktionsfähig) devant une offense marquait l’aptitude d’un individu à occuper des charges administratives. Contournant le monopole de la violence par l’État, cette institution, reliquat d’une époque où les nobles s’affrontaient entre eux pour défendre leur prérogative à pacifier un territoire (ibid.), avait une fonction de distinction sociale et de standardisation des comportements au sein des couches supérieures, notamment en favorisant l’acquisition d’un code d’honneur très strict, et a contribué à l’incorporation d’un ethos guerrier par les classes moyennes. Elle a en ce sens favorisé l’intériorisation par les individus de modèles hiérarchiques très rigides et le développement de structures de la personnalité fortement dépendantes d’un système de contraintes externes. Elias souligne également que l’institution favorisait l’adoption d’une attitude impitoyable envers l’adversaire, tout signe de faiblesse étant fortement réprouvé par la confrérie (ibid.). Le code d’honneur promu au sein des associations étudiantes, bien que générant de la solidarité entre ses membres, tendait à supprimer toute forme d’empathie et d’identification mutuelle entre les individus (ibid.). Dépourvues de traditions politiques propres, les classes moyennes ont transformé le code d’honneur de la Satisfaktionsfähige Gesellschaft en doctrine nationale.

3.3 Le nationalisme en Allemagne

La forme spécifique prise par le nationalisme en Allemagne occupe une place importante dans le diagnostic d’« effondrement de la civilisation » opéré par Elias. Cette forme particulièrement virulente de nationalisme est indissociable du processus de formation de l’État abordé plus haut. L’unification tardive et la faiblesse de l’État allemand avant 1871 ont d’après Elias laissé des traces sur l’image que les Allemands et Allemandes avaient d’eux-mêmes et d’elles-mêmes. Sur le plan intra-étatique, la fragmentation du territoire occupé par les peuples germaniques et les luttes d’élimination menées par les petites unités territoriales entre elles ont légué aux Allemands et Allemandes une aversion pour le conflit et un profond désir d’unité, d’une part, et d’autre part le désir de se soumette à un leader fort qui serait capable d’apporter l’unité et le consensus tant recherchés (ibid.). Le sentiment d’impuissance des Allemands et Allemandes sur le plan interétatique s’est par ailleurs accompagné de la formation d’une image idéalisée de l’Allemagne et du mythe d’une grandeur nationale à rétablir : « Le sentiment hérité d’infériorité dans la hiérarchie des États européens et le ressentiment, le sentiment d’humiliation qui l’accompagnait souvent, avaient leur contrepartie dans l’exagération de leur propre grandeur et de leur propre pouvoir après 1871[5] » (ibid. : 320).

            Le sentiment national des Allemands et Allemandes[6] était en effet imprégné, selon Elias, de la nostalgie d’une grandeur perdue, incarnée dans le Saint-Empire, et d’une impression de perpétuel déclin, dû à l’expérience de défaites successives (ibid.). Projetant dans le futur leur image idéalisée du passé, les Allemands et Allemandes avaient tendance, en temps de crise, à se mobiliser au nom de l’idéal national, d’où dérivait le sens et la valeur de leur existence individuelle et collective, inconditionnellement, sans égard à la réalité et indépendamment des conséquences (ibid.). Héritage d’une longue tradition autocratique, l’esprit de sacrifice dans l’intérêt de la nation était cultivé tel un devoir auquel nul ne pouvait échapper. Or, le caractère absolu de l’idéal national tranchait avec la situation politique réelle de l’Allemagne. Hautement fantasmatique, plus grand que nature, il était impossible à atteindre, ce qui nourrissait davantage la frustration et l’insatisfaction face à la réalité.

            Les vicissitudes de la trajectoire nationale de l’Allemagne, soumise pendant des siècles à une gouverne autocratique, expliquent pour Elias la résistance des Allemands et Allemandes à la démocratie parlementaire (ibid.). Leur habitus national était inadapté à la transition vers la démocratie parlementaire lorsqu’elle a été implantée en 1918, suite au Traité de Versailles. Ils et elles étaient incapables de s’identifier à cette institution (ibid.). En effet, ils et elles n’auraient pas, d’après l’auteur, intériorisé la culture du compromis dans le débat politique et acquis les formes spécifiques d’autocontrainte nécessaires à son exercice. Il y avait ainsi selon Elias un important décalage entre l’habitus national allemand et le processus de démocratisation : « Alors que les institutions ont subi un changement notable dans le sens d’une plus grande démocratisation, les relations de pouvoir ont davantage conservé l’empreinte autoritaire qu’elles avaient acquise au cours des siècles de gouverne autocratique[7] » (ibid. : 337). Dans un contexte où la majorité de la population n’avait pas eu accès, pendant longtemps, aux leviers du pouvoir, les Allemands et Allemandes n’ont pas développées le goût de la participation politique et se sont accommodées à être gouvernées d’en-haut : « ce schéma de contrôle externe avait été intériorisé. […] La structure de la personnalité, la formation de la conscience et les codes de comportement s’étaient adaptés à cette forme de régime[8] » (ibid. : 338). Alors que la conscience nationale a émergé, en France et en Angleterre, parallèlement aux mouvements réformistes et révolutionnaires contre l’aristocratie et la monarchie absolue, la conscience nationale des Allemands et Allemandes, elle, est restée fortement associée à un pouvoir central autocratique (ibid.). Elias nous rappelle ainsi que la transition vers un régime non-autoritaire consiste en un processus graduel nécessitant l’apprentissage de formes spécifiques d’autocontrôle et que la tendance à revenir à l’autoritarisme en temps de crise n’est pas quelque chose de rare. En Allemagne, l’absence prolongée d’alternative démocratique a permis à la tradition autoritaire de s’incarner dans l’« idéal du Nous » (we-ideal) de la nation allemande, marqué par ce que l’auteur appelle une « identification avec l’oppresseur » (ibid. : 341).  Nous y reviendrons.

3. 4 Le déclin du monopole de la violence sous la République de Weimar

Norbert Elias ne cesse de rappeler, dans The Germans (1996), que le processus de civilisation n’est jamais complété et dépend de conditions spécifiques, dont l’exercice stable d’une auto-discipline chez l’individu. Cette auto-discipline est elle-même liée à des structures sociales spécifiques, dont la pacification interne de la société, qui dépend de la monopolisation de la violence par les représentants et représentantes de l’État. La pacification interne d’une société n’est jamais définitivement acquise et peut être menacée par des conflits sociaux. Le processus civilisateur est ainsi constamment traversé par une tension entre la pacification et le recours à la violence au sein de la vie sociale et ce sont les configurations de pouvoir qui font pencher la balance d’un côté ou de l’autre (ibid.). Parmi les conditions à court-terme ayant favorisé, d’après Elias, la montée du national-socialisme se trouvent l’exacerbation des antagonismes sociaux et des conflits de classes ainsi que le déclin du monopole étatique de la violence sous la République de Weimar.

            La défaite de 1918 a été vécue en Allemagne comme un choc traumatique (ibid.). Pour l’establishment du Second Empire, ce fut une défaite tant sur le plan intérieur qu’extérieur, son pouvoir se voyant considérablement affaibli avec l’arrivée du parlementarisme au profit des entrepreneurs capitalistes et des classes ouvrières (ibid.). La réaction à cette perte de statut de la part des anciennes couches dirigeantes et de ceux qui les appuyaient fut violente. Des groupes paramilitaires opposés à la démocratie parlementaire, les corps-francs (Freikorps), menèrent des actions terroristes et des assassinats politiques dans le but de renverser le nouveau régime et de le remplacer par une dictature militaire (ibid. : 187). Les corps-francs étaient composés notamment d’anciens officiers démobilisées et d’anciens membres des confréries étudiantes issus de milieux bourgeois ayant vu leurs aspirations et leurs espoirs d’ascension sociale, d’où découlaient le sentiment du sens et de la valeur de leur existence, frustrées par la nouvelle donne politique. Leurs affrontements répétés avec les groupes de travailleurs organisés ont donné lieu à ce qu’Elias nomme un « processus de double-contrainte » (double-bind process) consistant en une escalade de la violence d’un côté comme de l’autre, chacun des groupes cherchant à atteindre ses objectifs politiques par la force (ibid. : 188-189). Le spectre de la révolution bolchévique a, dans ce contexte, permis aux corps-francs de gagner l’appui de vastes couches des classes moyennes et de la noblesse opposées au communisme soviétique (ibid.). Pour Norbert Elias, il est clair que cette normalisation du recours à la force contre ses adversaires politiques[9] et le processus d’escalade de la violence enclenché sous la République de Weimar ont pavé la voie à l’accession de Hitler au pouvoir (ibid.).

5. L’« effondrement de la civilisation »

Norbert Elias accorde une place importante au rôle de l’idéologie et de la croyance dans le soutien des masses au régime nazi et dans la mise en œuvre de la Solution finale. Décrivant le nazisme comme une forme de religion politique, il estime que la doctrine nationale-socialiste a eu un succès considérable car elle correspondait aux attentes et répondait à des besoins émotionnels immédiats chez ses adhérents et adhérentes[10] (ibid.). Comme nous l’avons vu plus haut, les Allemands et Allemandes, nous dit Elias, avaient tendance, en raison de leur histoire sociale particulière, à se dévouer inconditionnellement à l’idéal national, qui devait être défendu envers et contre tous. Comparant les croyances nationales avec les croyances de type magique, Elias considère que les Nazis ont su tirer parti de l’« idéalisme noir » qui caractérisait le nationalisme allemand (ibid. : 330). Ce dernier prenait les traits d’une foi nationale procédant de l’exclusion de l’étranger et de l’étrangère et subordonnait les intérêts de l’individu à ceux de la collectivité. Pour Elias, rappelons-le, les normes et les règles de l’État (contraintes externes) trouvent leur contrepartie dans la conscience de chaque individu sous la forme de la contrainte qu’il exerce sur lui-même ou sur elle-même (autocontrainte). La conscience des Allemands et Allemandes était selon Elias empreinte d’une « identification avec l’oppresseur-e », d’un désir de soumission à l’autorité, qui se voyait renforcé d’une part par le caractère intransigeant et inflexible de l’idéal national, qui empêchait les gens de revoir à la baisse leurs aspirations à l’hégémonie, et d’autre part par une dynamique de « renforcement mutuel » (mutual reinforcement) où la pression que les individus exerçaient les uns et les unes sur les autres intensifiait la force de leurs convictions et les empêchaient de percevoir la réalité (ibid. : 342-343). Ces tendances, conjuguées à la préférence des Allemands et Allemandes pour un pouvoir politique autoritaire, devaient s’accentuer en temps de crise.

            La dynamique d’amplification mutuelle à l’intérieur de l’État décrite ici par Elias trouve son pendant sur le plan interétatique : « Aux deux niveaux, de tels processus peuvent résulter en une dynamique d’escalade grandissante. Et lorsque cela se produit, la civilisation connaît un retour en arrière et s’approche de son effondrement[11] » (ibid. : 353). Devant la perte de pouvoir ou de statut de leur nation face aux autres, les individus peuvent sentir que leur existence sociale, leur identité et les valeurs qu’ils défendent sont menacées. Considérant que l’appartenance nationale constitue pour les individus la principale ressource de sens et de définition de l’identité dans la modernité, Elias soutient que ces derniers, prêts à se défendre coûte que coûte, vont adopter face à la menace réelle ou fantasmée une posture agressive, ce qui va en retour renforcer la peur et l’agressivité chez l’adversaire. D’après Elias, c’est précisément ce qui s’est passé en Allemagne. Le sentiment de déclin et de perte de puissance de l’Allemagne, s’accompagnant d’un profond décalage entre l’image idéale de soi et la réalité, a mené, dans un contexte de montée des tensions interétatiques et de l’insécurité sociale, à l’effondrement des contraintes civilisatrices, à l’éclatement des garde-fous de la conduite civilisée :

[…] les standards de la conduite civilisée ne sont souvent significatifs pour les groupes dominants qu’aussi longtemps qu’ils demeurent des symboles et des instruments de leur pouvoir. Conséquemment, les élites au pouvoir, les classes dominantes ou les nations combattent souvent au nom de leur valeur et leur civilisation supérieures avec des moyens diamétralement opposés aux valeurs qu’elles prétendent défendre. Dos au mur, les défenseurs de la civilisation en deviennent les plus grands fossoyeurs. Ils tendent aisément à devenir des barbares.[12] (ibid. : 359)

La décivilisation qu’a connue l’Allemagne sous le régime nazi procédait selon Elias de la prise de conscience du fait que le pays ne recouvrerait jamais sa grandeur perdue. La guerre et ses atrocités furent, sur cette toile de fond, l’ultime tentative des Allemands et Allemandes de se hisser à la hauteur de leur idéal et de reconquérir leur statut de puissance mondiale (ibid.). Ils et elles étaient prêtes à atteindre ce but par tous les moyens considérés nécessaires, dont l’extermination des groupes jugés inférieurs ou hostiles : « Le degré de cruauté de barbarie auquel se sont alors rendus les leaders de la nation allemande était à la mesure des menaces qu’ils voyaient peser sur leurs espoirs et leurs aspirations pour l’Allemagne[13] » (ibid. : 360). L’extermination des juifs et des juives, qui ne correspondait d’ailleurs à aucun objectif rationnel, découlait de cette dynamique. La menace que représentait le Juif et la Juive était, à la mesure de l’idéal exclusif du Nous de la nation allemande, purement fantasmatique : « Les Nazis se comportaient comme un homme qui, ne pouvant détruire ses véritables ennemis, déchargeait sa rage refoulée contre des ennemis qui représentaient principalement pour lui un danger imaginaire[14] » (ibid. : 371). Mettant de l’avant la centralité de l’idéologie raciale dans la doctrine nationale-socialiste, qui permettait au régime de rallier le soutien des masses en élargissant le credo « aristocratique » à tous les « Aryens », Elias soutient que les juifs et les juives étaient les boucs-émissaires tout désignés pour de nombreux Allemands et Allemandes habituées à s’« identifier à l’oppresseur-e » (ibid.). En effet, le « désir de soumission » (lust for submission), en tant que disposition fréquente d’une majorité d’Allemands et d’Allemandes, qui étaient soumises à énormément de pression de la part des groupes au-dessus d’eux et d’elles, s’accompagnait d’un « désir d’attaquer » (lust for attacking) ou d’une propension à retourner sa frustration et sa haine contre les groupes jugés socialement « inférieurs » (ibid. : 380). Le comportement brutal des gardes SS envers les prisonniers et les prisonnières dans les camps de concentration y trouverait en partie son explication : « Si le comportement des gardes nazis était particulièrement cruel et barbare, c’était en raison de leur propre identification avec un maître particulièrement tyrannique et cruel[15] » (ibid.: 381). Ainsi, si Hitler a pu s’imposer en Allemagne, c’est en raison selon Elias de la faible capacité d’autocontrainte des Allemands et Allemandes et de leur propension à s’en remettre à l’État en temps de crise et à déléguer toute responsabilité aux dirigeants (ibid.). L’analyse que fait Elias des changements structurels et des configurations spécifiques ayant marqué le développement social de l’Allemagne le conduisent au diagnostic d’un habitus marqué par identification totale à la « nation » et le désir des Allemands et Allemandes de se soumettre à un État fort.

Conclusion

Les critiques les plus fréquemment adressés à la théorie de Norbert Elias sont erronées. Celle-ci n’est pas une théorie naïve du progrès. Le processus de civilisation, par lequel la transformation des structures sociales dans le sens de la monopolisation de la violence physique par l’État entraîne une transformation de l’économie psychique de l’individu dans le sens d’une maîtrise accrue de ses pulsions et d’un autocontrôle plus rigoureux, est toujours fragile, contingent et précaire. Il peut connaître des reculs ou des régressions. En Allemagne, le processus de développement de l’État, plus cahoteux que dans les autres pays d’Europe occidentale, a favorisé le développement d’un habitus national au sein duquel l’équilibre fragile entre contraintes externes et autocontraintes a penché en faveur des contraintes externes, rendant les Allemands et Allemandes plus prompts à se soumettre à un leader autoritaire et à basculer dans la violence en situation de crise sociale et de montée des incertitudes.

            L’analyse d’Elias retient quelque chose des analyses psychosociologiques du fascisme en termes de « personnalité autoritaire » (Adorno, 1950). L’auteur évite cependant le piège de voir dans l’antisémitisme la manifestation d’instincts irrationnels. Les structures de la personnalité, de même que les « fantasmes collectifs », les préjugés et l’idéal du Nous, l’image qu’un groupe a de lui-même et des autres, découlent toujours pour Elias des configurations de pouvoir et des rapports de force entre les groupes sociaux, du type de celles qu’il a analysées dans son étude sur les rapports établis-marginaux (Elias, 1997).

            Norbert Elias appréhende l’épisode national-socialiste comme une « régression » vers la « barbarie », contrairement à Zygmunt Bauman pour qui il s’agit de l’aboutissement de la rationalité moderne. Bien qu’il y ait convergence entre les deux auteurs autour de l’idée selon laquelle l’Holocauste a été rendu possible par les moyens techniques de la modernité et que l’extermination des juifs et des juives a nécessité une avancée considérable de la rationalisation et de la bureaucratisation, Elias y diagnostique un « effondrement » de la civilisation et de l’identification de l’Homme à son prochain tandis que Bauman considère que c’est la civilisation moderne elle-même qui concourt à détruire les dispositions morales naturelles de l’être humain[16]. Par ailleurs, Bauman adopte une interprétation « fonctionnaliste » de l’Holocauste, mettant l’accent sur les structures impersonnelles ayant concouru à l’aboutissement de la Solution finale tandis qu’Elias adopte une posture plus « intentionnaliste », soutenant que l’extermination des juifs et des juives découlait directement de l’idéologie nazie et de la volonté de Hitler.

            Bien que l’auteur ait été sévèrement critiqué pour n’avoir cité aucun historien ou historienne contemporaine (Herf, 1997), il existe une affinité entre les idées développées par Elias dans The Germans (1996) et la thèse du Sonderweg allemand, de l’« exception allemande ». La notion de Sonderweg, développée suite à la Seconde Guerre mondiale par des historiens et historiennes allemandes formées à la tradition historiciste (Solchany 1992), réfère à l’idée selon laquelle l’Histoire et la culture allemande, sur la longue durée, auraient quelque chose de particulier qui les distingue de celles des autres pays d’Europe occidentale. Sans que cela soit pour autant considéré comme un développement inéluctable, l’Allemagne aurait suivi une « voie spéciale » vers la modernité qui l’aurait rendue plus encline à devenir un État fasciste ou totalitaire ou qui aurait rendus les Allemands et Allemandes plus susceptibles d’adhérer au national-socialisme. Selon une variante de cette thèse, défendue entre autres par l’historien Hans-Ulrich Wehler (1985), la persistance de forces sociales traditionnelles, prémodernes ou pré-bourgeoises explique l’échec de l’Allemagne à développer des institutions libérales et démocratiques au XIXe siècle. Parmi les facteurs fréquemment mis de l’avant dans ce type d’explication, on retrouve une modernisation politique et une industrialisation tardives, rapides et forcées en Allemagne ainsi que l’absence d’une révolution bourgeoise correspondante comme celles que certaines théories libérales et marxistes associent à l’Angleterre et à la France. L’analyse d’Elias correspond pour une large part à une explication socio-culturelle du Sonderweg, fondée sur une théorie relationnelle du lien et du changement social.

            La thèse du Sonderweg a ceci de problématique qu’elle suppose, pour pouvoir parler d’« exception » allemande, l’existence d’un développement « normal » suivi par les sociétés modernes occidentales, réduisant le cas de l’Allemagne à un cas déviant ou pathologique. L’hypothèse « d’un retard propre à l’Allemagne au regard du processus de civilisation en Occident » (Delmotte, 2010 : 64) nous oblige à envisager que la notion de civilisation chez Elias, bien que non-évolutionniste, demeure ambivalente et pourrait ne pas être tout à fait exempte d’un contenu normatif.

Références

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Notes

[1] « breakdown of civilization » (Elias, 1996).

[2] Voir Au-delà de Freud (2010), recueil de textes inédits d’Elias en rapport avec la psychologie et la psychanalyse.

[3] Déjà utilisé par Marcel Mauss dans Les techniques du corps (1936) et popularisé par la sociologie de Pierre Bourdieu, le concept d’habitus ne revêt pas tout à fait la même signification pour Elias que pour ce dernier. Alors que pour Bourdieu l’habitus correspond aux dispositions subjectives (goûts, attitudes, jugements, pratiques culturelles, etc.) acquises de façon durable qui reflètent la position de l’individu dans la structure objective des positions sociales (Bourdieu, 1994), il correspond davantage pour Elias aux structures de la personnalité, qui « se modifient en fonction des configurations sociales » (Ledent, 2009 : 115). Or, l’habitus, pour les deux auteurs, est le produit d’un système relationnel.

[4] Traduction libre: « … just as in the development of an individual person the experiences of earlier times continue to have an effect in the present, so, too, do earlier experiences in the development of a nation » (Elias, 1996 : 178).

[5] Traduction libre: « The inherited feeling of inferiority in the hierarchy of the European states and the resentment, the feeling of humiliation which often accompanied it, had their counterpart in the exaggerated stress of their own greatness and power after 1871 » (Elias, 1996: 320).

[6] Elias précise rarement à quelles catégories sociales il fait référence lorsqu’il parle du « sentiment national » des Allemands, mais son analyse traite principalement des transformations de l’habitus des classes moyennes.

[7] Traduction libre: « While the institutions underwent a noticeable change in the sense of greater democratization, the power relationships retained much more the authoritarian imprint which they had acquired in the centuries of autocratic rule » (Elias, 1996 : 337).

[8] Traduction libre: « … this pattern of external control had been internalized. […] The personality structure, conscience-formation and code of behaviour had all become attuned to this form of regime » (Elias, 1996 : 338).

[9] Pensons notamment à l’assassinat du libéral Walther Rathenau, des communistes Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht et à la répression sanglante de la révolution spartakiste de 1919.

[10] Des enquêtes historiques plus récentes sur les bases sociales du nazisme suggèrent que le parti nazi peut être considéré comme un véritable « parti du peuple » (Volkspartei) qui a su articuler des idées séduisantes pour toutes les couches de la population, transcendant les divisions de classes. Les membres et les électeurs du Parti nazi provenaient, bien qu’en proportions inégales, de tous les segments de la société allemande (Mühlberger, 2003).

[11] Traduction libre : « At both levels, such processes can result in a dynamics of increasing escalation. And whenever that happens, civilization goes into reverse and approaches its breakdown. » (Elias, 1996: 353).

[12] Traduction libre : « […] civilized standards of conduct are often only meaningful for ruling groups as long as they remain symbols of and instruments of their power. As a result, power elites, ruling classes or nations often fight in the name of their superior value, their superior civilisation, with means which are diametrically opposed to the values for which they claim to stand. With their backs against the wall, the champions easily become the greatest destroyers of civilization. They tend easily to become barbarians » (Elias, 1996 : 359).

[13] Traduction libre : « The degree of ruthlessness and barbarism to which the leaders of the German nation went on this occasion corresponded to the strength of the threats which they saw closing in on their hopes and aspirations for Germany » (Elias, 1996: 360).

[14] Traduction libre : « The Nazis acted like a man who, prevented from destroying his real enemies, discharged his pent-up rage against enemies who represented a predominantly imaginary danger for him » (Elias, 1996 : 371).

[15] Traduction libre : « If the behaviour of the Nazi guards was particularly cruel and barbaric, this was a characteristic of their own identification with a particularly tyrannical and cruel master » (Elias, 1996 : 381).

[16] Pour la synthèse des approches d’Elias et de Bauman, voir Burkitt (1996) et de Swaan, (2001).