Le virage identitaire du nationalisme québécois au-delà de la lecture raciale : une approche compréhensive

pdf •

François Tanguay
Maîtrise en sociologie, Université du Québec à Montréal
francois.g.tanguay@gmail.com

Résumé

Dans cet article, nous interrogeons certaines pistes explicatives visant à comprendre l’émergence d’un nationalisme identitaire au Québec et la mobilisation autour du thème de la laïcité. Nous soulèverons les insuffisances des explications basées sur l’hostilité raciale ou l’orientalisme et offrirons une explication alternative en insistant sur l’importance de processus clefs dans la transformation du nationalisme québécois. À travers une démarche interprétative, la mobilité ascendante des Québécois-es francophones, la stabilisation des taux d’anglicisation et la nécessité de renouveler le nationalisme québécois dans un contexte d’épuisement du mouvement indépendantiste seront présentées comme des facteurs à privilégier dans l’explication de ce virage identitaire.

Mots-clés : Nationalisme, identité, laïcité, xénophobie, Québec

Introduction

Alors que nous observons, au niveau mondial, une montée des mouvements et des partis politiques de droite nationalistes, force est de constater que le Québec ne fait pas exception. L’élection de la Coalition avenir Québec (CAQ) en octobre 2018 porte au pouvoir un gouvernement qui s’inscrit dans cette vague nationale-populiste, et ce même s’il apparait significativement plus libéral et modéré que certains de ses semblables européens et américains[1]. Les débats semblent se polariser, ici comme ailleurs, autour de la question de l’identité nationale et des enjeux d’immigration et d’intégration. Au Québec, le plus important de ces enjeux est assurément la question de la laïcité et du port des signes religieux dans la fonction publique. Déclenchée en 2006 à la suite de la décision de la Cour Suprême de permettre à un jeune étudiant sikh de porter son Kirpan à l’école, la question des « accommodements raisonnables » lança un débat national sur le multiculturalisme et les paramètres de la laïcité au Québec. Différents épisodes marquants, de l’affaire Hérouxville au projet de loi 21 de la CAQ en passant par la Charte des valeurs péquiste, font en sorte que treize ans plus tard, l’enjeu demeure central en politique québécoise. Cet épisode fut l’occasion pour beaucoup de nationalistes d’effectuer un « virage identitaire », en recentrant leur projet sur la défense et la valorisation de l’histoire nationale et des attributs culturels associés au Canada-français. Selon nous, ces débats sur la laïcité, l’identité nationale québécoise et sur le mode privilégié d’intégration des populations immigrantes s’inscrivent plus largement dans celui sur « l’avenir de la nation » (Bouchard, 1995).

            Cela soulève une question : pourquoi assistons-nous à un repli identitaire chez les nationalistes du Québec? Comment interpréter ce changement dans les positions des partis nationalistes, et quels motifs les poussent à valoriser une laïcité républicaine et les traits culturels de la majorité francophone de descendance canadienne-française? Pour certains et certaines analystes, des préjugés racistes et xénophobes et une logique raciale inhérente à l’État moderne seraient en cause et expliqueraient ce changement de cap. Nous sommes en désaccord avec cette proposition pour différentes raisons. Bien évidemment, les débats sur les accommodements raisonnables, la Charte des valeurs du Parti québécois (PQ) et le projet de loi caquiste ne sont pas exempts de représentations racialisées des communautés immigrantes. Ces débats ont permis de banaliser certains stéréotypes xénophobes dans la société québécoise, particulièrement à l’endroit des communautés musulmanes, et ont donné des munitions aux plus radicaux des groupuscules ultranationalistes québécois. Nous considérons également que le projet de loi caquiste institutionnalise une forme de discrimination religieuse à l’embauche. Cela dit, la question est ici de savoir quels étaient les motifs qui ont guidé, chez les stratèges du PQ et de la CAQ (ou de l’ancienne Action démocratique du Québec (ADQ)), la poursuite d’un tel projet qui marque une rupture avec les différentes politiques culturelles mises en place au Québec depuis la fin des années 60 (convergence culturelle, culture publique commune, citoyenneté québécoise). Quelle interprétation de la nation, de sa position et de ses possibilités d’action ces groupes font-ils, et comment comprendre leur action? Il nous faut, pour répondre à ces questions, adopter une approche qui se veut compréhensive, et qui tente de cerner le sens que donnent ces acteurs à leur action.           

            Dans un premier temps, nous reviendrons donc sur certaines thèses critiques visant à expliquer les objectifs des nationalistes qui ont effectué ce virage identitaire et tentent maintenant de restreindre le port de signes religieux dans la fonction publique. La Loi sur la laïcité de l’État de la CAQ constitue en quelque sorte l’aboutissement de ce long et tumultueux processus législatif, bien que d’autres acteurs et actrices de la société civile s’activent maintenant pour contester cette loi. Nous critiquerons les analyses qui réduisent ce virage à une « gouvernementalité raciale » ou orientaliste. Dans un second temps, nous proposerons une analyse qui se veut compréhensive et interprétative, et soutiendrons que les débats sur le multiculturalisme et la « gestion de la diversité » au Québec s’inscrivent dans le contexte plus large d’une perte du pouvoir de mobilisation des marqueurs traditionnels du mouvement nationaliste depuis la Révolution tranquille, à savoir l’infériorité économique des francophones et le risque d’anglicisation de ces derniers et dernières. Ces deux enjeux – infériorité économique et question linguistique – n’étant plus en mesure de rallier l’électorat au projet nationaliste, et plus particulièrement à la question de la l’indépendance, nous avons donc assisté à une reconfiguration au sein du mouvement nationaliste comme en témoigne les débats sur la nation ayant émergé dans le contexte post-référendaire. Dans ce contexte, la valorisation de l’histoire et de la culture nationale s’est imposée comme voie de sortie à un mouvement en perte de vitesse. Comme nous le verrons, loin d’être motivés par une hostilité à fondement « racial » ou par un désir de défendre l’héritage occidental du Québec, ces développements politiques sont bien plus motivés par le besoin de maintenir en vie le projet d’une autonomie nationale pour le Québec par une défense de la nation comme unité synthétique.

            Si ces projets ont comme effet de normaliser une forme de discrimination, ce que nous ne contestons pas, l’analyse sociologique doit tenter de comprendre quand et comment a pu émerger ce nationalisme identitaire dans le contexte québécois. En réinscrivant ces débats dans l’histoire récente du nationalisme québécois, il apparait insuffisant de réduire la complexité des discours et pratiques nationalistes à une forme d’orientalisme, à une logique raciale et/ou coloniale inhérente à l’État québécois sans prendre en considération les débats au sein même de ce mouvement.

1. Gouvernementalité raciale et orientalisme : limites et insuffisances des thèses avancées

Différentes thèses ont été avancées pour expliquer le virage identitaire du nationalisme québécois dans les 15 dernières années. Nous passerons en revue certaine de ces thèses, et plus précisément celles qui s’inspirent des critical race studies et des théories postcoloniales. Ces différentes approches partagent certaines limites lorsqu’il est question d’expliquer les causes de ce virage. Il convient de noter, en premier lieu, que les récents développements sur la question de la laïcité au Québec s’inscrivent dans un contexte international où différents acteurs situés à la droite de l’échiquier politique s’activent à critiquer le multiculturalisme et la notion de pluralisme, notion centrale aux démocraties libérales (Mathelet, 2017a). Il apparait également que, depuis les attentats du 11 septembre 2001, la critique de l’Islam est devenue monnaie courante en Occident, et une méfiance (et parfois une hostilité et une haine) vis-à-vis des communautés musulmanes s’est banalisée. En Europe, à la suite de cet événement marquant, les partis et groupes d’extrême droite ont été capables d’influencer les termes des débats publics et ainsi de « contaminer » les programmes des partis centristes (van Spanje, 2010). Dans ce contexte, il est vrai que des préjugés essentialistes sur l’Islam, les musulmans et les musulmanes se soient généralisés. L’Islam, pour l’extrême-droite, devient l’ennemi de l’Occident, le symbole de la menace et le représentant d’une société traditionnelle archaïque, sexiste et incompatible avec les droits humains.

            Le Québec, bien qu’il ne possède pas de parti d’extrême-droite, ne fait pas exception comme en témoignent les sorties publiques de nombreuses personnalités politiques et médiatiques depuis 2007. Le code de vie controversé adopté par la municipalité d’Hérouville, interdisant notamment la lapidation et la polygamie, dissimulait très mal ses préjugés islamophobes. De la même manière, les sorties publiques chocs de Janette Bertrand, de Djemila Benhabib ou encore de Pierre Godin sur « l’islamisation des élites » (2013) lors de la saga de la Charte des valeurs péquiste ont renforcé l’idée d’une islamisation du Québec et d’un risque important de recul pour les droits des femmes. À ces sorties-chocs s’ajoute le travail acharné de polémistes qui reformule périodiquement la thèse du « choc des civilisations » du politologue américain Samuel Huntington (1996). Mathieu Bock-Côté, reformulant cette idée, écrit ainsi que « dénoncer l’islamisme, cela ne consiste pas à y réduire l’islam […], même si on peut se demander légitimement dans quelle mesure il peut se transplanter pacifiquement dans les pays occidentaux (en effet, quoi qu’on en pense, des cultures profondément différentes ne sont pas nécessairement faites pour cohabiter) » (Bock-Côté, 2017 : 51). Cette banalisation des préjugés essentialistes sur les musulmans et musulmanes, de l’idée d’une islamisation progressive du Québec et d’une incompatibilité axiologique entre les cultures a débouché, chez les nationalistes plus proches du conservatisme, sur le constat d’une « communauté nationale assiégée » (Belkhodja & Traisnel, 2012). Il est d’ailleurs impossible de ne pas considérer ces discours et préjugés islamophobes comme étant lié à l’attentat terroriste du 29 janvier 2017 à la Grande mosquée de Québec.

            Dans ce contexte, une lecture de la situation misant sur la persistance de préjugés racistes, islamophobes ou orientalistes chez les nationalistes québécois et québécoises a émergé. D’autres, dans la même veine, ont insisté sur l’idée d’une « gouvernementalité raciale » ou d’une logique de discrimination raciale qui serait inhérente à l’État québécois pour expliquer le virage identitaire pris par les groupes et les partis nationalistes. Les dérives observées découleraient de ces logiques racialisantes. Nous passerons ici en revue trois types d’explications différents : l’une, politico-institutionnelle, insistant sur les dynamiques raciales au cœur de l’État moderne; une seconde, insistant sur la notion foucaldienne de gouvernementalité; et la dernière, psychosociale, insistant sur les désirs frustrés du nationalisme québécois comme vecteur d’orientalisme et de xénophobie. Ces explications, bien que différentes, mettent toutes trois l’emphase sur un processus de construction d’une altérité racialisée par le nationalisme québécois contemporain, c’est-à-dire un ou une « Autre » définie par son appartenance à un groupe ethnique différent, et une volonté, avouée ou non, de maintenir des frontières ethniques en place entre Québécois et Québécoises « de souche » et personnes immigrantes.

            Une première thèse avancée pour expliquer le virage identitaire du nationalisme québécois et ses projets en lien avec la laïcité et l’immigration insiste sur une supposée dynamique racialisante inhérente à l’État moderne. Pour les tenants de cette approche, l’État doit être compris comme étant fondé sur l’exclusion raciale. Son rôle est donc de maintenir les inégalités entre groupes ethniques et préserver les frontières ethniques en place. Au Québec, cette thèse fut développée et défendue avec le plus de vigueur par Daniel Salée (2007 ; 2010 ; 2016). Malgré les bonnes intentions des différents gouvernements depuis la fin des années 60 et les différents programmes d’intégration existants, Salée souligne avec raison que les communautés immigrantes demeurent désavantagées au niveau économique et que le fossé les séparant des Québécois et Québécoises non issues de l’immigration se creuse (Salée, 2007 : 119-120). Comment interpréter cet état des choses? Sur l’enjeu des inégalités socioéconomique comme de la laïcité (voir Salée, 2016), Salée soutient qu’il nous faut considérer les dynamiques de pouvoir et d’exclusion au cœur de l’État, dynamiques qui mobilisent abondement les catégories ethniques et raciales dans la création et le maintien des hiérarchies sociales : « L’État moderne, dans ses diverses incarnations, est le mieux compris en tant qu’État racial, destiné à préserver et à réglementer une frontière sociale clé façonnée par la tendance humaine à localiser en dehors du champ de sa propre identité ceux […] qui doivent être identifiés comme différents, potentiellement préjudiciables à sa propre survie ou à sa propre existence[2] » (Salée, 2007 : 126). Le racisme, pour Salée, est donc à comprendre comme étant « une fonction fondamentale de l’État[3] » (ibid.). L’État québécois ne faisant pas exception, le virage que nous observons au Québec et la prérogative que s’octroie l’État sous les différents gouvernements nationalistes depuis 2007 à limiter le port de symboles religieux, mesure touchant principalement les communautés immigrantes, ne serait qu’une confirmation du rôle fondamental et de la dynamique interne aux États modernes : le racisme et l’exclusion raciale. Dans ce contexte, l’État québécois, pour Salée, ne pourrait faire autrement que maintenir la domination des groupes eurodescendants qui ont mis sur pied l’État québécois. « Comme dans tout État moderne, la logique qui définit l’État québécois n’est tout simplement pas conçue pour remédier véritablement à cette disparité ; il est plutôt motivé par une contrainte beaucoup plus forte de maintenir la frontière sociale essentielle à la survie de l’univers eurocentrique privilégié sur lequel est fondée la société québécoise » (ibid. : 127). Puisque le Québec fut fondé par des colons européens, il se serait inévitablement imprimé dans le tissu socioculturel du Québec une « hégémonie de la figure de l’homme blanc judéo-chrétien » (Salée, 2016 : 269) qui empêche la société québécoise de dépasser cet imaginaire fondé sur la supériorité de l’Occident et des populations blanches.

            Une seconde thèse est avancée par Sirma Bilge qui soutient que l’épisode de la « crise » des accommodements raisonnables et les débats sur la laïcité doivent être compris comme une forme voilée de gouvernementalité racialisée[4] « orientée par l’habitus blanc[5] » de la société québécoise (Bilge, 2013 :158). Pour Bilge, ces épisodes visent à rassurer le groupe majoritaire en contrôlant et disciplinant la conduite des groupes minoritaires (Bilge, 2013: 164). Reprenant le concept foucaldien de gouvernementalité, Bilge offre une analyse plus nuancée que Salée en ne réduisant pas la controverse des « accommodements raisonnables » à une incapacité fonctionnelle de l’État. Le cadrage du débat dans ces termes servirait plutôt, selon elle, à éluder la dimension raciale de la controverse en transformant cette question en désaccord sur l’étendue des droits religieux légitimes dans une société libérale-démocratique (Bilge, 2013 : 158). La question raciale serait ainsi occultée, et la gouvernementalité racialisée serait dissimulée sous un débat différent portant sur la laïcité. La perspective de Bilge a l’avantage, contrairement à celle de Salée, de proposer un cadre analytique plus dynamique lorsque vient le temps d’analyser les stratégies par lesquels la race est mobilisée de manière dissimulée. Les débats québécois sur la laïcité ne sont évidemment pas exempts de « dog-whistling » et d’accusations voilées. Sous le couvert de tenir un débat sur la laïcité, des entrepreneurs politiques comme Mario Dumont tenterait plutôt de réaffirmer le statut dominant du groupe majoritaire francophone et leur droit de décider pour les groupes minoritaires. Ainsi, Bilge voit « le débat québécois sur les accommodements raisonnables en tant que performance ritualisée de l’appartenance nationale à travers laquelle les sujets légitimes de la nation se rassurent sur leur pouvoir et affirment leur droit à conduire la conduite des autres[6] » (Bilge, 2013: 164). Selon elle, le virage identitaire du nationalisme québécois qui débuta avec l’ADQ est à comprendre comme une tentative voilée de la part de ces nationalistes de préserver les hiérarchies raciales en place au Québec en s’octroyant le droit de conduire les conduites des immigrantes et immigrants.

            Ces thèses sur l’État racial et sur la gouvernementalité racialisée posent un certain nombre de problèmes lorsque vient le temps d’expliquer le tournant identitaire et conservateur en question. D’emblée, il nous faut relever le fait que ces thèses ne permettent en aucun cas de comprendre comment et pourquoi le nationalisme québécois qui, dans les années 60 et 70, était bien davantage ancré à gauche et internationaliste dans son orientation (voir Mills, 2010) se serait muté en nationalisme réactionnaire et xénophobe. Quels événements pourraient avoir déclenché ce réalignement? En réduisant le fait à l’étude à une logique raciale inhérente à l’État moderne, comme le fait Salée, il ne permet pas de comprendre les reconfigurations au sein du mouvement nationaliste et de comprendre pourquoi nous observons un glissement vers la droite depuis maintenant au moins 20 ans. Bilge n’aborde également pas cette question de l’évolution du nationalisme québécois. Ces thèses, en d’autres mots, ne permettent pas d’historiciser et de contextualiser le virage identitaire du mouvement nationaliste. Plus encore, Salée évacue toute agentivité de l’analyse. Utilisant un vocabulaire fort chargé tel que « contraint », « programmé », « compulsion », ou en soutenant que l’État québécois n’est tout simplement pas équipé ou conçu pour intégrer réellement les communautés immigrantes, Salée (et dans une moindre mesure Bilge), reconduit une conception déterministe et rigide de l’État. Cette conception de « l’État racial » n’est pas sans rappeler les conceptions marxistes classique et pluraliste de l’État qui, d’une manière similaire, attribuait un rôle et une fonction finale à l’État. Bob Jessop (1990), prenant acte des critiques à l’endroit de ces conceptions déterministes et réductrices de l’État, soulignait dès 1990 « [qu’]il n’y a jamais un point où l’État est finalement construit sur un territoire donné et fonctionne par la suite, pour ainsi dire, sur pilote automatique selon ses lois définies, fixes et inévitables[7] » (Jessop, 1990 : 9). L’État, selon lui, est plutôt un lieu contesté où différents groupes, usant de différentes stratégies, tentent d’y imposer leur hégémonie (Jessop, 1990). En ce sens, il nous faut toujours garder en tête que les « actions » de l’État sont le résultat d’une lutte complexe et ne sont pas attribuables à l’État lui-même en tant qu’acteur unifié et autonome. La thèse sur l’État racial fait précisément le contraire en évacuant les actions des groupes qui compétitionnent pour le pouvoir et réduisant le tout à une hypothèse théorique hautement problématique au regard des théories sociologiques de l’État. Une telle approche ne permet en rien de comprendre les intérêts des acteurs et actrices, leurs objectifs et ainsi que d’historiciser les transformations au sein de ces groupes qui sont en lutte pour le pouvoir.

            Ce cadre théorique reposant sur une hypothèse macrosociologique problématique nous pousse ultimement, dans notre quête pour comprendre les actions des nationalistes au pouvoir, à les considérer soit comme des acteurs et des actrices totalement dénuées d’agentivité devant un État racial autonome, soit comme des individus eux et elles-mêmes racistes. Salée, rejetant cette dernière idée comme étant « inexacte et simpliste » et « ne reflétant pas la réalité[8] » (Salée, 2007 : 124-125), ne nous offre cependant rien en retour. Bilge, quant à elle, est plus clair sur cette question, soutenant que ce virage nationaliste conservateur est effectivement motivé par un « nationalisme blanc » et des « exclusions racistes[9] » (Bilge, 2013 :177). Il demeure que Bilge n’offre aucune explication satisfaisante des éléments qui ont poussé un nombre grandissant de nationalistes à adhérer à cette variété conservatrice de l’idéologie. La question de la survie culturelle du Québec dans le Canada qu’elle fait reposer à la source du nationalisme blanc et qu’elle dit identifier dans le nationalisme conservateur de l’ADQ reste mal définie. Plus précisément, la question de savoir pourquoi la crainte de la disparition (qui n’est certes pas une crainte nouvelle) se manifeste aujourd’hui dans un projet réactionnaire de valorisation des normes du groupe majoritaire n’est pas abordée. Pour Bilge, la déclaration critiquée de Parizeau le soir du 30 octobre 1995 aurait fait tomber en disgrâce les discours misant sur l’opposition « nous/eux » comme vecteur de mobilisation et aurait forcé les nationalistes du Québec à adhérer à une conception pluraliste et civique de la nation (Bilge, 2013 : 165). La frange conservatrice serait ensuite apparue en force avec la montée de l’ADQ lors des élections de 2007. Cette lecture de la situation, comme nous le verrons, passe sous silence des débats importants sur l’identité québécoise et n’explique pas pourquoi le mouvement nationaliste tenta à ce moment de mousser l’adhésion à son projet par la valorisation de l’histoire et de la culture du groupe majoritaire.

            Une deuxième thèse avancée sur laquelle il nous faut nous arrêter est celle de la persistance de conceptions orientalistes des communautés immigrantes, et particulièrement musulmanes, et du caractère néocolonialiste du nationalisme québécois compris comme frustration. Siegried L. Mathelet, dans ses travaux, nous propose cette explication psychosociale du virage identitaire que nous étudions. Pour Mathelet, la montée du national-populisme conservateur au Québec est « le produit une lente et efficace division du travail intellectuel qui s’amorça au gré de la “crise” des accommodements raisonnables » (Mathelet, 2017a : 56). À la suite de cette polémique, des intellectuels et intellectuelles conservatrices se seraient précipitées pour récupérer la « crise » et promouvoir une conception de l’identité nationale « fondée sur une forte différenciation ethnoculturelle » (Mathelet, 2017a ). Reprise par des jeunes péquistes, l’idée se fit un chemin jusque dans l’un des deux principaux partis politiques de l’époque. Pour Mathelet, ces nationalistes seraient frustrés que le Québec ne soit pas « un intermédiaire privilégié de l’impérialisme mondial » (Mathelet, 2017b : 33), et le désir d’indépendance (qui demeure fort chez plusieurs de ces nationalistes) est « solidaire de l’idéal de développement économique et d’émulation du succès canadien à se greffer à l’impérialisme anglo-américain mondialisé » (Mathelet, 2017b : 32). Ce serait donc par frustration que ces nationalistes se seraient cantonnés à une politique agressive d’affirmation identitaire. Cette affirmation identitaire, en construisant une image de la nation pure, rationnelle et libre, serait une manière de dépasser cette frustration profonde de ne pas être souverain. Cette image de la nation que dessinent ces nationalistes pour maintenir en vie leur projet d’indépendance (qui pour Mathelet est un « désir colonial » (Mathelet, 2017b )) implique également la construction d’un ou d’une Autre. La figure de l’altérité devient ici l’immigrant et l’immigrante, et plus particulièrement les musulmans et musulmanes. Des deux côtés, tant de celui de la Nation que de celui de l’Autre, il se dessine alors des représentations essentialistes et forcément réductrices qui ne font que reproduire les préjugés xénophobes et orientalistes des nationalistes et conforter leur désir caché de domination coloniale. Le virage identitaire du nationalisme et les tentatives de légiférer sur le dossier de la laïcité seraient à comprendre de cette manière. Il écrit :

(…) suivant cette lecture postcoloniale, à travers le débat sur la laïcité, la frustration du désir colonial exprimé par le nationalisme québécois, autant de son désir d’indépendance que de participation directe à l’impérialisme postcolonial, s’est traduite par une ambivalence qui a reproduit des stéréotypes colonialistes et orientalistes ou islamophobes dont l’effectivité s’est insérée dans un dispositif de pouvoir aux visées discriminatoires, s’apprêtant à reproduire les affres de la relation de domination coloniale. (Mathelet, 2017b : 36)

Cette thèse nous parait largement insuffisante sur le plan explicatif et erroné sur le plan de l’histoire des débats sur le nationalisme au Québec. Au niveau explicatif, on ne peut que se désoler du peu d’assises empiriques de l’argument psychosocial avancé ici. En aucun temps Mathelet ne juge bon de soutenir son argument avec des données pertinentes, ce qui mine la portée explicative de son argument. Ces données sont autant nécessaires que l’auteur fait des affirmations particulièrement accusatrices sans démontrer qu’elles représentent adéquatement (explicitement ou implicitement, en totalité ou partiellement) les opinions des nationalistes : nationalisme comme désir colonial et indépendance comme volonté de participer à l’impérialisme mondial. Or, il se sert de ces affirmations pour expliquer les comportements de ces acteurs et actrices. L’argument, en ce sens, semble davantage reposé sur la posture antinationaliste de l’auteur que sur une tentative sérieuse de comprendre et d’expliquer les causes du virage identitaire dont il est question ici. Sur quelle base est-il possible de soutenir que le désir d’indépendance des nationalistes vise à participer à l’impérialisme mondial si aucun des acteurs concernés ne soutient une telle entreprise? Son interprétation contraste radicalement avec les principes politiques habituellement invoqués par les nationalistes pour faire valoir leur projet, à savoir l’autodétermination des peuples et le droit des collectivités à disposer démocratiquement d’eux-mêmes. Cette thèse, par son manque d’assises empiriques, semble donc reposer sur des affirmations invérifiées, voire des procès d’intention, et reconstruit les intentions et les objectifs des groupes et des individus en question à l’aide d’un cadre théorique antinationaliste. Il s’agit moins de la posture antinationaliste et postcoloniale de l’auteur qui pose problème que de l’absence d’éléments permettant de substantialiser ces affirmations. Mathelet ne propose également aucune explication quant à savoir pourquoi le nationalisme québécois considèrerait aujourd’hui les communautés immigrantes comme les ennemis de la Nation, et non plus les anglophones comme il fut le cas auparavant. La question des relations Québec-Canada et des conséquences de l’évolution de ces relations pour le nationalisme n’est pas abordé par l’auteur.

            Mathelet, en insistant sur un soi-disant désir refoulé de domination coloniale, n’offre également aucune piste explicative qui permettrait de comprendre pourquoi ce virage s’est effectué au moment identifié. Sur ce dernier point, l’auteur ne soutient pas suffisamment ses affirmations en s’appuyant sur les débats à l’intérieur même des cercles nationalistes. Faisant débuter ce virage identitaire à la « crise des accommodements raisonnables », donc à 2006, l’argument avancé fait abstraction des débats sur le nationalisme qui ont marqué les années 90 et le début des années 2000. En procédant ainsi, son argument semble déconnecté des préoccupations des acteurs et actrices mêmes dont il prétend expliquer les comportements. En plaçant la crise des accommodements raisonnables comme le moment fondateur de ce nationalisme identitaire, Mathelet propose une lecture anachronique de l’émergence de cette variété de nationalisme et s’empêche de voir que cette nouvelle critique conservatrice, en 2006-2007, était déjà bien implantée dans les milieux intellectuels et possédait une influence importante sur les acteurs de la sphère politique.

            Ces différentes thèses ont en commun de caractérisé le nationalisme québécois contemporain comme étant motivé par une hostilité à fondement racial et ayant comme objectif le maintien des frontières ethniques entre les différents groupes. Or, elles possèdent toutes des limites, notamment quand vient le temps d’expliquer plausiblement pourquoi la valorisation de la culture de l’histoire et de la culture du groupe majoritaire s’est imposée comme le principal enjeu de mobilisation et le nouveau vecteur d’adhésion aux positions nationalistes. Selon nous, il est erroné de croire que cet enjeu s’est imposé chez les nationalistes pour affirmer leur croyance en la supériorité des populations eurodescendantes. Dans la prochaine section, nous proposerons une piste explicative additionnelle qui permet de répondre à cette question.

2. L’émergence d’un nationalisme identitaire : une approche interprétative et compréhensive

Dans cette section, nous retracerons brièvement les débats nationalistes au Québec et proposerons une analyse qui tente d’expliquer plausiblement les raisons au cœur du virage identitaire. Il convient dès maintenant de souligner que, selon nous, l’indépendance ou l’autonomie quais-complète du Québec demeurent le principal objectif de ces nationalistes. En ce sens, le fédéralisme canadien doit encore et toujours être considéré comme ce à quoi s’opposent prioritairement ces nationalistes. Or, pour réaliser ses projets d’autonomie pour le Québec, le mouvement nationaliste doit être en mesure de définir la nation, ses caractéristiques et d’identifier les défis qu’elle confronte. En ce sens, il s’agit de définir le contenu de l’identité québécoise comprise comme autocompréhension située (voir Brubaker & Cooper, 200). Pour ces nationalistes, le débat ne se fait pas prioritairement entre la « nation québécoise » et les communautés immigrantes, mais entre les nationalistes eux et elles-mêmes. La question des communautés culturelles pose problème seulement en raison de la posture de certains nationalistes qui considère l’indépendance comme étant le projet politique du groupe culturel majoritaire[10]. Nous soutenons ainsi l’hypothèse que, dans l’éventualité où les communautés immigrantes seraient majoritairement en faveur du projet nationaliste d’indépendance, nous ne verrions pas de repli identitaire au Québec de leur part.

            Dès les années 90, il était possible de voir poindre ce virage identitaire. Jacques Beauchemin, l’un des plus influents intellectuels nationalistes contemporains que certains ont qualifié « [d’]intellectuel organique du nationalisme conservateur » (Piotte & Couture, 2013 :12), avait déjà jeté les fondements théoriques de ce virage identitaire dès 1995. S’inspirant des thèses sur la fragmentation postmoderne du social qui gagnaient en popularité dans les années 90, il défend la Nation comme seule capable de permettre à « la société [de] se représenter comme totalité et aventure commune » (Beauchemin, 1995 : 118). Sans spécifier ce qu’est ou devrait être cette aventure commune, Beauchemin croit que seule « la reconnaissance politique d’un groupe historiquement constitué aspirant à durer dans l’histoire au nom d’une référence à lui-même, est capable de dégager autour de lui cet espace de liberté et de droits » (Beauchemin, 1995) que demande la vie en collectivité. On voit bien ici l’influence de Fernand Dumont, notamment de sa Genèse de la société québécoise (1993), ouvrage dans lequel il propose de revenir sur le processus par lequel une société en vient à « accéder à la sphère politique » et à voir « émerge[r] une mémoire et des projets collectifs » (Dumont, 1996 [1993] :9). Pour Dumont, une fois cela effectué, « alors, la société a été vraiment fondée : avec une référence à laquelle des individus et des groupes ont pu se reporter, une identité qu’il leur a fallu définir, une conscience historique qui leur a donné le sentiment plus ou moins illusoire de faire l’histoire et la faculté plus ou moins assurée de l’interpréter » (ibid.).

            Cette approche dumontienne à l’étude de l’identité nationale, appelée approche interprétative (voir St-Louis, 2014), causera bien des remous et sera récupérée par ces nationalistes pour légitimer une défense de la culture et de l’histoire nationale du groupe majoritaire, de sa « référence ». Parallèlement aux débats sur la « fragmentation du social » et aux travaux dumontien sur l’identité qui influenceront le cadre d’analyse de ces nationalistes, un événement important sera au cœur d’une vaste remise en question de la nation et de l’identité québécoise à cette période : la déclaration de Parizeau lors du référendum de 1995. La déclaration de Parizeau, interprété par plusieurs comme une manifestation d’un nationalisme ethnique, sera critiquée avec raison. Les relents ethnicistes de cette remarque qui, comme le souligne Bilge, réitère une dichotomie « nous/eux », semble bien occulter le visage changeant du Québec et fermer les frontières de la nation, ce qui paradoxalement minerait la possibilité d’accomplir la souveraineté ou d’accroitre l’autonomie du Québec. Gérard Bouchard, sociologue et historien, deviendra dans les années qui suivent le plus engagé des intellectuels à s’opposer à cette conception de la nation. Dans La nation québécoise au futur et au passé (1999), Bouchard critique les conceptions ethniques de la nation québécoise, et en particulier celle qu’il associe à Dumont, conception qui caractérise selon lui la nation par les attributs culturels du Canada-français. L’insistance de Dumont sur l’héritage historique et la communauté de langue et de culture serait incompatible avec une conception de la nation qui s’ouvrirait aux défis contemporains du pluralisme (voir Mathieu, 2001), et c’est le projet nationaliste dans son ensemble qui serait affaibli. Chez Jacques Beauchemin (2000 ; 2003) et Joseph Yvon Thériault (2003), on souligne explicitement que cette redéfinition de la nation visant à y inclure des éléments associés à un nationalisme civique remettent en question la faisabilité de projet souverainiste en cautionnement ce qu’ils considèrent être l’éclatement du sujet politique. Il semble donc que le débat sur la nation dans lequel émerge une défense du particularisme du groupe de descendance canadienne-française est, dès 1995, orienté vers la sauvegarde du projet nationaliste bien plus que par une haine ou une méfiance à fondement racial.

            La position de ces sociologues nationalistes, déjà bien développés au tournant du millénaire, s’inscrit donc dans une analyse plus large des transformations contemporaines des sociétés occidentales qui seraient marquées, comme mentionnée, par une fragmentation identitaire et le déclin d’un sujet politique synthétique, la Nation, source de convergence des intérêts opposés dans la modernité[11]. Cette posture considère donc le présent sous l’angle d’une perte, d’une dépossession de la capacité collective à agir sur la société et entreprendre des projets communs. Le contemporain, marqué par une victoire incontestée du libéralisme, serait le lieu d’une multiplication des revendications particularistes et des « nouveaux mouvements sociaux » se mobilisant sur la base de « lifestyles ». Dans ce contexte, « l’identité québécoise » serait en danger de désintégration, et, du même coup, les projets nationalistes, de l’autonomisme à l’indépendance, seraient susceptibles de perdre toute capacité de mobilisation. Comme le démontrent Piotte et Couture, cette interprétation de l’état de la nation sert aujourd’hui de fondement à des analyses néoconservatrices répandues, et mobilise des intellectuels de diverses disciplines regroupés autour d’instituts de recherches et de revues (Piotte et Couture, 2013 : 145-161). Beauchemin, s’il peut être considérer comme le maître à penser de ce courant, ne sera que le premier d’une série d’intellectuelles et intellectuels conservateurs cherchant à revaloriser l’unité nationale contre cette « crise du lien social » : Bock-Côté, Bédard, Rousseau, Courtois et consorts participeront tous du même mouvement.

            Mathieu Bock-Côté, polémiste conservateur et ancien élève de Beauchemin, se démarque dans l’art de mettre en récit cette fragmentation du social pour critiquer la gauche et les communautés immigrantes. Ceux et celles qui tenteraient de réinscrire les luttes minoritaires dans l’histoire occidentale pour démontrer que la Nation n’a jamais été réellement une et indivisible seraient engagés dans un processus de « criminalisation rétrospective » de la nation, proposant une « eschatologie différentialiste » et une « reconfiguration lente des paramètres institutionnels autour d’un paradigme de la réparation centrée sur une sociologie victimaire » et menée par une « industrie du grief » (Bock-Côté, 2007 : 62-67). Prenant comme cible les mouvements de gauche post-68, l’histoire sociale[12] et les communautés culturelles, la nation est remise en récit de manière alarmiste pour mobiliser les citoyens et citoyennes sur la question nationale. Si la nation meurt, c’est une partie de nous qui meurt soutient-on. On voit déjà que cette nouvelle critique conservatrice de la société contemporaine ne porte pas exclusivement, ni même principalement, sur la question des immigrants et immigrantes et du pluralisme religieux. Elle s’attaque bien plutôt à l’ensemble des mouvements et des groupes que représentent la gauche ou la « diversité » : tout ce qui conteste le postulat d’une nation synthétique et unifiée capable de grands projets collectifs (i.e. l’indépendance) tombe dans la mire de ces polémistes. Les différentes thèses qui soutiennent que ces nationalistes sont avant tout motivés par un racisme ou un orientalisme ne prennent donc pas en considération le cadre d’analyse plus large de ce néoconservatisme, cadre qui déborde largement la question interculturelle.

            Ces mises en récit néoconservatrices ne sont toutefois pas sans angles morts. Beauchemin lui-même soutient que bien qu’il défende un retour à la Nation, il est parfaitement conscient qu’il ne s’agit que d’une possibilité parmi d’autres pour refonder la communauté dite « fragmentée ». Parmi les institutions que Beauchemin souhaite voir défendues, il cite le français, les institutions démocratiques, le Code civil et la laïcité (Beauchemin, 1995 : 118). Loin de relever du nationalisme, et encore moins d’un nationalisme ethnique, Beauchemin reconnait qu’il « n’est pas question de soutenir que le nationalisme soit la seule porte de sortie », (Beauchemin, 1995 : 119). Il admet ainsi qu’il s’agit avant tout d’une préférence idéologique, et dit ouvertement qu’il souhaite que « le nationalisme francophone et le questionnement tous azimuts quant à l’avenir collectif qu’il engendre » servent de « pierre angulaire à une régénération de l’espace public et à l’esquisse d’un nouveau projet de société » (ibid.). Le cœur de cette critique apparait donc se rapporter non pas à la supériorité supposée des eurodescendants et eurodescendantes ou à une frustration de ne pas participer à l’impérialisme mondial, mais bien davantage à une réflexion sur « l’avenir de la nation ».

            Cela soulève toutefois une question qui se doit d’être abordée. Pourquoi la sauvegarde du projet nationaliste passe-t-elle par un repli ethnique et une valorisation de l’histoire et de la culture du groupe majoritaire? Pourquoi ne serait-il pas possible, comme le souhaitaient Bouchard et les nationalistes pluralistes, de mobiliser l’électorat sur cet enjeu sans abandonner l’interculturalisme au profit d’un modèle républicain de gestion du pluralisme qui apparait extrêmement polarisant? Selon nous, l’incapacité d’utiliser les enjeux clés des politiques nationalistes depuis la Révolution tranquille – question linguistique et inégalités socioéconomiques – a poussé une part croissante des nationalistes à s’opposer au multiculturalisme comme voie de sortie. Par le passé, particulièrement dans les années 60 et 70, d’autres enjeux clivants permettaient de mobiliser l’électorat sur la question nationale.

            Émergeant en force au tournant des années 60 et trouvant appui avec la publication, en 1969, du rapport de la Commission Laurendeau-Dunton[13], les questions linguistiques et socioéconomiques deviendront les fers de lance du mouvement nationaliste. D’une part, sur le plan linguistique, les craintes d’anglicisation du Québec semblent aujourd’hui bien sous contrôle, largement sous l’effet de la loi 101 et du rapatriement par le Québec de compétences en immigration. Comme le soulignait le rapport Laurendeau-Dunton, avant l’entrée en vigueur de la loi 101, un risque réel d’anglicisation du Québec existait au regard des tendances observées chez les francophones hors-Québec et de la propension des immigrants et immigrantes à choisir l’anglais comme langue d’usage (Castonguay, 1997 : 470). À cela s’ajoute le fait soulevé dans le rapport que dans le Québec d’avant la loi 101, l’anglais était de loin la langue privilégiée du marché du travail et elle constituait le meilleur gage d’avancement social pour les communautés francophones (Rioux, 1978 :124-126). Or, aujourd’hui, ce n’est plus le cas, et le poids de la population ayant le français comme langue maternelle (78 % en 2016) reste relativement stable autour de 80 % (Statistique Canada, 2018). De plus, selon l’Office québécois de la langue française (OQLF), les personnes immigrantes utilisent davantage le français que l’anglais à la maison, à 33 % contre 14 % (OQLF, 2019, V). Dans ce contexte, il apparait difficile de mobiliser l’électorat sur la question linguistique dans le Québec contemporain, elle qui ne pose plus de crainte importante pour la « survie de la nation ». De même, la question des inégalités salariales entre groupes ethniques avait été, au début des années 60, un enjeu de mobilisation important pour les mouvements nationalistes émergents. D’après les données du recensement de 1961, les Canadiens-français et Canadiennes-françaises constituaient l’un des groupes ethniques les moins bien rémunérés au Québec. Seulement les autochtones et la communauté italienne se classaient derrière ce groupe (Rioux, 1978 : 128). Comme pour la question de la langue, cette situation n’est plus du tout représentative des données actuelles. Il apparait que cet écart, passant de 16 % en 1970 à 1 % en 1980, fut largement comblé durant cette décennie pour en arriver à une différence « si mince qu’elle n’est pas socialement ou statistiquement significative » (Béland et al., 2010 : 92). Au courant des quatre dernières décennies, sous l’impulsion notamment du développement d’une fonction publique forte et de l’émergence d’une classe capitaliste franco-québécoise (le « Québec inc. »), il apparait donc que les conditions sociales des francophones se sont grandement améliorées et que les inégalités socioéconomiques se sont largement résorbées. Les thèses sur le colonialisme économique (D’Allemagne, 1966 ; Milner & Milner, 1973) ont aujourd’hui perdu leur sens.

            Il apparait donc que les principaux chevaux de bataille du nationalisme québécois depuis la réémergence de l’idée indépendantiste au tout début des années 60 se sont essoufflés. C’est dans ce contexte que doit être compris le virage identitaire du nationalisme au Québec. En mettant en relation le besoin de trouver un nouvel enjeu mobilisateur avec la montée des critiques de la fragmentation postmoderne et les débats sur la nation hérités des travaux de Dumont et de la déclaration de Parizeau, nous somme à même de comprendre pourquoi un virage identitaire s’est produit au Québec. En réinscrivant cet épuisement du potentiel de mobilisation de ces enjeux traditionnels du mouvement nationaliste dans les contextes politique et intellectuel québécois ainsi que dans le contexte plus large d’une montée de thèses néoconservatrices critique de la « gauche postmoderne », il devient possible de comprendre comment il put être stratégiquement payant pour les groupes nationalistes d’effectuer un virage identitaire. Si l’ADQ de Dumont fut la première à piloter ce virage dans l’arène politique, il devint clair après Boisclair et l’échec du PQ lors de l’élection de 2007 que cet épuisement devait être combattu en misant sur un nouvel enjeu mobilisateur. Sous Marois, ce virage sera pleinement assumé. Après l’élection de 2012, le PQ forme le gouvernement et propose un projet de loi controversé visant à bannir tout symbole religieux dit « ostentatoire » de la fonction publique. Cette proposition d’interdire intégralement le port de symboles religieux marque une première tentative de légiférer sur la question épineuse des accommodements religieux et de la laïcité de l’État et de donner un souffle nouveau au mouvement nationaliste. S’opposant sans ambiguïté au multiculturalisme canadien, le PQ échoue à convaincre la population de la nécessité de son projet et est défait deux ans plus tard par le Parti libéral du Québec (PLQ). Dans le gouvernement Marois, Jacques Beauchemin est nommé sous-ministre associé à la langue française, témoignant de la proximité entre les milieux intellectuels de droite conservatrice et les milieux politiques nationalistes. Dans ce contexte, il apparait que l’opposition au multiculturalisme devient le principal enjeu de mobilisation, multiculturalisme que l’on peut maintenant brandir comme la plus grande menace à la survie de la nation québécoise. Le multiculturalisme, perçu par les nationalistes comme une tentative de masquer le caractère distinct du Québec en le réduisant à une culture parmi d’autres dans un Canada libéral (Parenteau, 2010), devient le symbole d’une fragmentation de la nation imposée d’Ottawa. Cela dit, la critique du multiculturalisme n’est pas une chose nouvelle pour le mouvement nationaliste qui, dès le début des années 80, cherche à se distinguer « de l’État fédéral en choisissant l’interculturalisme comme forme privilégiée du pluralisme » (Juteau, 1999 : 159). Par la mise en place d’un régime se voulant différent du multiculturalisme canadien (l’interculturalisme), il est question de reconnaitre le pluralisme comme réalité sociologique et de respecter la diversité culturelle tout en l’articulant à une politique d’opposition à l’État fédéral, opposition qui demeure structurante dans l’identité québécoise. Or, pendant plus de 20 ans, la critique du multiculturalisme ne devint jamais aussi centrale pour le mouvement nationaliste qu’au tournant des années 2000, et c’est ce virage que les différentes théories sur la gouvernementalité raciale ou orientaliste ont du mal à expliquer de manière convaincante. Ce virage ne sort pas de nulle part, pour ainsi dire, mais s’imbrique dans une toile complexe d’événements, de traditions intellectuelles et de stratégies qui sont toujours réinterprétés dans le contexte particulier du Québec.

            Cette analyse très sommaire des débats au sein du mouvement nationaliste nous permet de relever certains éléments essentiels à la compréhension de notre problème. Le virage identitaire du nationalisme était bel et bien enclenché avant la « crise » des accommodements raisonnables et la montée de l’ADQ. Bilge, qui soutient que la déclaration controversée de Parizeau mit le nationalisme ethnique en veilleuse, ne semble donc pas voir qu’au contraire, cette déclaration marqua le début d’un débat intellectuel qui dura plus d’une décennie et duquel ce nationalisme sortit vainqueur. Alors que pour Bilge, « cette invention récente de la laïcité en tant que norme et valeur nationale au Québec est d’abord et avant tout liée à la gouvernementalité de l’immigration et de l’intégration, en gros pour discipliner les immigrants[14] » (Bilge, 2013 : 167), notre analyse tend à montrer qu’elle est avant tout liée è l’essoufflement du mouvement nationaliste et à un désir de maintenir en vie l’opposition à Ottawa. Si Bilge note avec raison que la controverse des accommodements raisonnable vise à performer la nation, cette performance est d’abord et avant tout dirigée vers le reste du Canada et sa politique culturelle. Mathelet, pour sa part, ne saisit d’aucune manière le sens qu’attribuent les principaux architectes de ce nationalisme à leur projet. Son argument gagerait à consulter les travaux de Beauchemin, Thériault, Bock-Côté et consorts où il est bien clair que ces acteurs sont motivés par un souci de maintenir en vie le projet de souveraineté du Québec, et non pas d’un désir frustré d’impérialisme ou de colonialisme. En fait, il nous apparait difficile de conclure que les objectifs de ces nationalistes sont la discrimination à l’endroit des membres des communautés immigrantes, ou encore moins la domination des groupes eurodescendants. Dans une approche compréhensive, il convient de distinguer le résultat d’une action sociale du sens qui lui est attribué. Salée souligne à juste titre qu’il faut distinguer les objectifs des effets (Salée, 2007 : 125), mais se réfugie dans une conception de l’État qui évacue toute agentivité du problème et laisse par conséquent très peu de manières de comprendre les développements politiques du Québec actuel.

            Dans ce contexte, bien que les effets de cette valorisation de l’histoire nationale et de cette défense des pratiques du groupe majoritaire conduisent, comme dans le cas de la loi caquiste sur la laïcité, à une forme de discrimination, nous croyons qu’il n’est pas possible de simplement réduire la complexité des débats sur le nationalisme au Québec à l’expression d’un racisme. Plaidant dès 1995 en faveur d’un nationalisme pluraliste, Gérard Bouchard soulignait :

Il est remarquable […] que les grandes réformes réalisées depuis le début de la Révolution tranquille ont soit été motivées plus ou moins directement par cette idéologie, soit contribué à l’alimenter. Une forme de nationalisme a survécu même parmi de nombreux partisans de l’option fédéraliste, chez qui le régime fédéral est perçu comme étant le moyen le plus réaliste d’assurer l’émancipation du Québec. En fait, aucun grand projet de changement (de gauche comme de droite) n’a pu être pensé depuis cinquante ans et plus au Québec sans qu’il ne s’articule d’une manière ou d’une autre à l’idée nationale. De toute évidence, on est en présence d’une donnée sociologique profondément enracinée avec laquelle il faudra composer pour longtemps encore. Il apparait finalement peu utile à moyen terme de se demander si l’avenir de la société québécoise doit emprunter ou non la voie du nationalisme, comme si un éventail d’options lui était vraiment offert ; la question que pose surtout l’actualité est celle de l’avenir de ce nationalisme, et plus précisément des orientations qu’il faut lui imprimer. (Bouchard, 1995 : 88)

Pour Bouchard, « l’avenir de la nation » est le « paradigme de la société québécoise » (ibid.). L’ethnicité occupe une place centrale au Québec du fait de sa trajectoire historique particulière, et cela n’est pas près de disparaitre. Selon un autre observateur critique du virage conservateur du nationalisme, le nationalisme, au Québec, « est le paradigme dominant [et] un « accord de fond » contre lequel se disputent les désaccords politiques[15] » (Maclure, 2011 : 139). Pour notre part, il nous apparait essentiel de critiquer le virage conservateur du nationalisme (ce qui ne fut pourtant pas l’objet de cet article) sans verser dans une analyse décontextualisée ne prenant pas en compte les objectifs et le sens que donnent ces nationalistes à leurs projets. Bien que, comme le souligne Micheline Labelle, « la culture sert actuellement, dans plusieurs sociétés occidentales, à défendre des positions néoconservatrices, voire un discours néoraciste autour des thèmes de l’identité nationale » (Labelle, 2008 : 39), la critique de ce discours ne peut faire abstraction des justification que ces nationalistes proposent. Dans sa forme la moins raffinée, cette défense est réinscrite dans un discours confus qui « amalgame le multiculturalisme, la tyrannie des minorités et des “tribus”, la surenchère identitaire, le reniement de soi, les accommodements raisonnables, l’idéologie victimaire, “le nettoyage civique de l’option souverainiste”, tout cela au nom du bien commun, de la cohésion sociale ou de la revitalisation du projet national » (Labelle, 2008). Il convient sans contredit de critiquer cette position, mais pour y arriver, il nous apparait essentiel d’en comprendre le sens et de contextualiser les actions des groupes en question. Comme Bouchard, nous croyons que le nationalisme demeurera central en politique québécoise, et il nous faut donc nous engager sur ce terrain sans effectuer de raccourci.

Conclusion

Dans cet article, nous avons tenté de comprendre le « virage identitaire » du nationalisme québécois en nous interrogeant sur la perspective qui est celle des architectes de ce mouvement. Avant cela, nous avons toutefois présenté certaines analyses qui insistent sur la dimension raciale des projets proposés par ces nationalistes. Ces thèses possédaient selon nous des insuffisances sur le plan explicatif et ne permettaient pas de comprendre les raisons de ce virage dans le contexte québécois. Insistant sur une logique raciale inhérente à l’État, à une gouvernementalité raciale motivée par un nationalisme blanc et une volonté de discrimination raciale, ou encore à une frustration cachée et un désir d’impérialisme, ces thèses avaient en commun d’analyser la montée du nationalisme identitaire au Québec sous l’angle d’une volonté de domination de la part du groupe majoritaire sur les communautés culturelles et les groupes minoritaires. Nous avons donc soulevé les limites de ces thèses et proposé, en retour, une analyse tentant de reconstruire le sens que ces nationalistes donnaient à ce virage dans le contexte post-référendaire, virage qui tirait ses sources de plusieurs courants intellectuels en vogue dans les années 90 et des débats québécois sur la définition de la nation. Ces débats, conjugués à une perte de vitesse du néonationalisme de la Révolution tranquille, ont permis à ces acteurs de se positionner stratégiquement dans le champ politique québécois. Il apparait donc, à la lumière de cette analyse, que ce virage est le produit d’un contexte politique et intellectuel complexe irréductible à de supposés préjugés racistes chez les intellectuels, politiciens et politiciennes nationalistes.

Références

D’ALLEMAGNE, André (2009 [1966]). Le colonialisme au Québec, Montréal : Lux. 191 p.

BEAUCHEMIN, Jacques (1995). « Nationalisme québécois et crise du lien social », Cahiers de recherche sociologique, no 25, pp. 101-123.

– (2000). « La communauté de culture comme fondement du sujet politique chez Fernand Dumont », Bulletin d’histoire politique, vol. 9, no 1, pp 29-39.

– (2003). « Dire Nous au Québec », Bulletin d’histoire politique, vol. 11, no 2, pp 151-159.

– (2007 [2005]). La société des identités. Éthique et politique dans le monde contemporain. Deuxième édition revue et augmentée, Outremont : Athéna éditions. 228 p.

BÉLAND, Nicolas, Éric Forgues et Maurice Beaudin (2010). « Inégalités salariales et bilinguisme au Québec et au Nouveau-Brunswick, 1970 à 2000 », Recherches sociographiques, vol. 51, no 1-2, pp. 75–101.

BELKHODJA, Chedly et Christophe Traisnel (2012). « Une communauté nationale assiégée? Le constat des « nouveaux penseurs de sensibilité conservatrice » en France et au Québec », pp 137-160, dans Micheline Labelle, Jocelyne Couture et Frank W. Remiggi, La communauté politique en question. Regards croisés sur l’immigration, la citoyenneté, la diversité et le pouvoir, Montréal : PUQ.

BILGE, Sirma (2013). « Reading the Racial Subtext of the Québécois Accommodation Controversy : An Analytics of Racialized Governmentality », Politikon, vol. 40, no 1, pp 157-181

BOCK-CÔTÉ, Mathieu (2007). « Le multiculturalisme comme idéologie », dans Jacques Beauchemin et Mathieu Bock-Côté, La cité identitaire, Outremont : Athéna Éditions.

– (2014). « Fin du nationalisme québécois?», Commentaire, vol. 146, no 2, pp. 279-286.

– (2017). « Du déni des cultures à l’homme désincarné : comment expliquer l’aveuglement identitaire occidental? », pp. 36-56, dans Le nouveau régime. Essais sur les enjeux démocratiques actuels, Montréal : Boréal. 320 p.

BOUCHARD, Gérard (1995). « La nation au singulier et au pluriel. L’avenir de la culture nationale comme « paradigme » de la société québécoise », Cahiers de recherche sociologique, no 25, pp. 79-99.

– (1999). La nation québécoise au futur et au passé, Montréal : vlb éditeur. 160 p.

BRUBAKER, Rogers et Frederick Cooper (2000). « Beyond « Identity » », Theory and Society, vol. 29, no 1, pp 1-47.

CASTONGUAY, Charles (1997). « Évolution de l’assimilation linguistique au Québec et au Canada entre 1971 et 1991 », Recherches sociographiques, vol. 38, no 3, pp. 469-490.

DUMONT, Fernand (1996 [1993]). Genèse de la société québécoise, Montréal : Boréal. 393 p.

GODIN, Pierre (2013). « L’islamisation d’une société commence toujours au sommet, chez les élites », L’Aut’journal, http://lautjournal.info/20131231/l%E2%80%99islamisation-d%E2%80%99une-soci%C3%A9t%C3%A9-commence-toujours-au-sommet-chez-les-%C3%A9lites, consulté le 31 juillet 2019.

HUNTINGTON, Samuel P. (1996). The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York : Simon & Schuster. 368 p.

JESSOP, Bob (1990). State Theory: Putting the Capitalist State in Its Place, Cambridge : Polity. 184 p.

JUTEAU, Danielle (1999). L’ethnicité et ses frontières, Montréal : PUM. 226 p.

LABELLE, Micheline (2008). « De la culture publique commune à la citoyenneté : ancrages historiques et enjeux actuels », pp. 19-43, dans Stéphan Gervais, Dimitrios Karmis et Diane Lamoureux, Du tricoté serré au métissé serré ? La culture publique commune au Québec en débats, Sainte-Foy : PUL.

MACLURE, Jocelyn (2011). « Quebec’s Culture War : Two Conceptions of Quebec Identity », dans Stéphan Gervais, Christopher Kirkey et Jarrett Rudy, Quebec Questions. Quebec Studies for the Twenty-First Century, Oxford, OUP.

MATHELET, Siegfried L. (2017a). Dynamique d’une laïcité dévoyée et islamophobie. Une hypothèse générale et le débat sur la « charte de la laïcité » au Québec (2013-2014), Sainte-Foy : PUL. 88 p.

– (2017b). Le débat sur la laïcité québécoise (2013-2014). « Ambivalence » d’un nationalisme et « dissémiNation » de stéréotypes orientalistes, Sainte-Foy : PUL. 61 p.

MATHIEU, Geneviève (2001). « Les limites du modèle dumontien : le défi de la nation au Québec », Bulletin d’histoire politique, vol. 9, no 3, pp. 100-113.

MILLS, Sean (2010). The Empire Within : Postcolonial Thought and Political Activism in Sixties Montreal, Montréal : McGill-Queen’s University Press. 302 p.

MILNER, Henry et Sheilagh Hodgins Milner (1973). The decolonization of Quebec: an analysis of left-wing nationalism, Toronto : McClelland and Stewart. 257 p.

NOOTENS, Geneviève (2007). « Nation, démocratie et légitimité : la question des sources de la volonté démocratique à l’heure de la « société des identités » », dans Jacques Beauchemin et Mathieu Bock-Côté, La cité identitaire, Outremont : Athéna Éditions.

OFFICE QUÉBÉCOIS DE LA LANGUE FRANÇAISE (2019). Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec, Québec, 127 p.

PARENTEAU, Danic (2010). « Critiques du multiculturalisme canadien. Une synthèse récapitulative », L’Action nationale, mars 2010, pp. 36-46.

PETITCLERC, Martin (2016). « Notre maître le passé ? Le projet critique de l’histoire sociale et l’émergence d’une nouvelle sensibilité historiographique », pp. 103-135, dans Francis Dupuis-Déri et Marc-André Éthier (dir.), La guerre culturelle des conservateurs québécois, Montréal : M Éditeur.

PIOTTE, Jean-Marc et Jean-Pierre Couture (2013). Les nouveaux visages du nationalisme conservateur au Québec, Montréal : Québec Amérique. 171 p.

RIOUX, Marcel (1978). La question du Québec, Montréal : Parti Pris, 271 p.

SALÉE, Daniel (2007). « The Quebec State and the Management of Ethnocultural Diversity : Perspectives on an Ambigous Record », pp. 105-142, dans K. Banting et al. (dir.), Belonging ? Diversity, Recognition and Shared Citizenship in Canada, Montréal : Institut de recherche en politiques publiques.

– (2010). « Penser l’aménagement de la diversité ethnoculturelle au Québec : mythes, limites et possibles de l’interculturalisme », Politique et Sociétés, vol. 29, no 1, p. 145-180.

– (2016). « Vivre-ensemble et dynamiques de pouvoir : éléments pour comprendre l’anxiété antipluraliste actuelle des Québécois », pp. 253-281, dans Alain-G. Gagnon et Jean-Charles St-Louis (dir.), Les conditions du dialogue au Québec. Laïcité, réciprocité, pluralisme, Montréal : Québec Amérique.

STATISTIQUE CANADA (2018). L’évolution des populations de langue maternelle au Canada, de 1901 à 2016, https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-630-x/11-630-x2018001-fra.htm, consulté le 31 juillet 2019.

ST-LOUIS, Jean-Charles (2014). « L’ « identité québécoise » dans les sciences sociales et dans les débats universitaires », dans Alain-G. Gagnon (dir.), La politique québécoise et canadienne. Une approche pluraliste, Montréal : PUQ.

THÉRIAULT, Joseph Yvon (2003). « La mise à distance comme cautionnement d’une mémoire honteuse sur le Canada français », Bulletin d’histoire politique, vol. 11, no 2, pp. 160-166.

VAN SPANJE, Joost (2010). « Contagious Parties: Anti-Immigration Parties and Their Impact on Other Parties’ Immigration Stances in Contemporary Western Europe », Party Politics, vol. 16, no 5, pp. 563-586.

 

[1] Pensons notamment au Fidesz hongrois, au PiS polonais, à la défunte coalition M5S-Lega italienne, au PSL brésilien de Bolsonaro ou, plus près de nous, à l’administration républicaine de Donald Trump.

[2] Traduction libre : « The modern state in its assorted incarnations is best understood, then, as racial state, set to preserve and regulate a key social boundary shaped by the very human tendency to locate outside the purview of one’s own identity those […] who must be identified as different, potentially harmful to one’s own survival or existence. » (Salée, 2007 : 126).

[3] Traduction libre : « a fundamental function of the state » (Salée, 2007 : 126).

[4] Par gouvernementalité racialisée, Bilge décrit une forme de régulation étatique racialisée des conduites visant à influencer les possibilités d’actions des sujets (Bilge, 2013 : 162). La gouvernementalité, comme elle le souligne, est un terme foucaldien traduisant l’exercice du pouvoir par la gestion des actions possibles des sujets de ce pouvoir ainsi que des moyens de cette gestion des possibilités d’action.

[5] Traduction libre : « oriented by its white habitus » (Bilge, 2013 :158).

[6] Traduction libre : « the Québécois accommodation debate as a ritualized enactment of national belonging through which legitimate subjects of the nation reassure themselves about their power and assert their right to conduct the conduct of others. » (Bilge, 2013 :164).

[7] Traduction libre : « There is never a point when the state is finally built within a given territory and thereafter operates, so to speak, on automatic pilot according to its own definite, fixed and inevitable laws. » (Jessop, 1990 : 9).

[8] Traduction libre : « Must we conclude that Quebec’s diversity management policies are racist […]? That would be, no doubt, an expedient assessment – expedient, but inacurate and simplistic. For it to have any merit, one would have to establish that the Quebec state and the men and women who operate it take irrational pleasure in doing the exact opposite of what the diversity management policies dictate, that indeed the antiracist social ethos that has pervaded Quebec’s collective imagination for several ; decades now is mere window dressing and that the struggle for human rights has had no impact on Quebec society. This, of course, does not reflect reality. » (Salée, 2007 : 124-125).

[9] Traduction libre : « white nationalism » et « racist exclusions » (Bilge, 2013 :177).

[10] Tous les nationalistes ne font pas le même constat. Danic Parenteau, par exemple, soutient que l’intégration des populations immigrantes se déroule bien et que la population du Québec est à l’aise avec l’immigration, ce qui l’éloigne considérablement de plusieurs nationalistes plus conservateurs. Pour lui, l’ennemi reste le Canada, et la cause des « incidents » dans le dossier des accommodements raisonnables est à trouver « dans le conflit émanant de l’imposition du modèle multiculturaliste canadien au Québec, d’un conflit entre deux modèles d’intégration » (Parenteau, 2010 : 45).

[11] Cette thèse est développée en longueur par Beauchemin dans La société des identités (2005). Cette idée d’une homogénéité nationale sera ensuite critiquée par Geneviève Nootens (2007) qui nous rappelle qu’elle est une fiction de la théorie politique moderne.

[12] Au sujet de la critique conservatrice de l’histoire sociale, voir la réponse de Martin Petitclerc (2016).

[13] De son nom complet la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.

[14] Traduction libre : « this recent invent of laïcité as a national norm and value in Québec is first and foremost related to the governmentality of immigration-and-integration, basically to disciplining immigrants » (Bilge, 2013 : 167).

[15] Traduction libre : « is the dominant paradigm in contemporary Quebec [and] a « background agreement » against which political disagreements are played out » (Maclure, 2011 : 139).