Entrée sur le marché du travail : quand les rapports au travail et à l’emploi des jeunes adultes rencontrent les âges de la vie

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Alizé Houdelinckx
Maîtrise en sociologie, Université de Montréal
alize.houdelinckx@umontreal.ca

Résumé

En partant de notre recherche de maîtrise sur les phases d’entrée sur le marché du travail des jeunes adultes diplômés et diplômées, cet article questionne les rapports contemporains au travail et à l’emploi et les composantes symboliques qui en découlent. L’hétérogénéité des parcours professionnels complique les tentatives d’universalité et de représentativité du travail et de l’emploi. L’arrivée du devenir adulte comme nouvel âge théorique entre la jeunesse et l’âge adulte pourrait ainsi s’imposer comme une ouverture dans la manière d’aborder les rapports à la vie professionnelle.

Mots-clés : Insertion professionnelle, Entrée sur le marché du travail, Devenir adulte, Sociologie du Travail et de l’Emploi, Enquête longitudinale

Introduction

Des études à l’emploi, de la jeunesse à l’âge adulte, les parcours des jeunes adultes traduisent un contexte contemporain d’incertitude professionnelle. Alors que les parcours professionnels tendent à se diversifier, les sociologies du travail se heurtent bien souvent à l’hétérogénéité des profils et des situations. Les recherches dans leur ensemble semblent souvent dépendantes du cadre, du pays et du système normatif de leur constitution. Il paraît donc aujourd’hui difficile de trouver un consensus théorique sur une définition du travail et de l’emploi face à la variété des cadres structurels d’emploi.

            Cet article[1] cherche non seulement à participer à une meilleure connaissance des parcours professionnels des jeunes adultes montréalais et montréalaises, mais surtout à apporter un nouvel éclairage à la littérature des rapports à la vie professionnelle. Nous tenterons ainsi de comprendre comment le processus d’entrée sur le marché du travail peut être relié aux représentations de l’âge adulte et, surtout, comment le rapport aux âges peut proposer un décloisonnement théorique de l’hétérogénéité des parcours professionnels face à laquelle se heurtent les sociologies du travail. Il tente ainsi de comprendre comment les rapports au travail et à l’emploi peuvent être agencés aux rapports aux âges de la vie, à travers les discours des enquêtés et enquêtées.

            Une première partie introduira un état des lieux des parcours professionnels des jeunes adultes au Québec ainsi que l’arrivée théorique du devenir adulte comme nouvel âge de la vie. Une seconde partie inscrira les rapports au travail et à l’emploi en lien avec la jeunesse et l’âge adulte. Nous résumerons dans une troisième partie les tendances communes issues de l’enquête pour retracer les éléments majeurs des quatre phases d’entrée sur le marché que nous avons établies lors de l’enquête. Finalement nous tenterons de comprendre la manière dont les parcours professionnels d’entrée sur le marché du travail peuvent être compris à travers une perspective liée aux âges de la vie, face à la représentation de l’âge adulte.

1. Deux réalités sociologiques des jeunes adultes diplômés et diplômées qui entrent sur le marché du travail

Si la jeunesse n’est qu’un mot (Bourdieu, 1980), comme nous le détaillerons par la suite, c’est bien parce qu’elle fait aujourd’hui face à une hétérogénéité des parcours. Au Canada, les jeunes adultes se retrouvent dans leur ensemble en position de vulnérabilité sur le marché du travail (Moulin, 2016). Au Québec, entre les effets de la dette étudiante, les taux de chômages des jeunes, les difficultés d’accès au temps-plein et la durée variable des emplois, les jeunes adultes diplômés et diplômées (bien que davantage protégées que ceux et celles qui ne le sont pas) restent touchées par des problèmes économiques, structurels et institutionnels.

1.1 De l’emploi atypique à l’emploi fixe : le processus d’entrée sur le marché du travail des jeunes adultes

L’entrée dans le monde du travail invite souvent les jeunes sur la scène des inégalités. Dans son rapport « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes » en 2015, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) souligne par exemple une hausse de l’emploi à temps partiel (qu’il soit désiré ou non[2]), un problème de chômage de longue durée, une pauvreté au travail ou encore les inégalités sexuées. En 2014, l’Institut de la statistique du Québec publie son rapport « Regard statistique sur la jeunesse État et évolution de la situation des Québécois âgés de 15 à 29 ans 1996 à 2012 ». Si celui-ci montre une légère baisse du taux de chômage des jeunes entre 1996 et 2012, il constate cependant une forte tendance à l’emploi atypique[3] (Krahn, 1995) et une diminution de la durée d’emploi des jeunes de 15 à 29 ans.

            Au Québec, la démocratisation scolaire (mise en place par le Rapport Parent dès 1963 pour ouvrir l’école au plus grand nombre) s’accompagnera plus tard de frais de scolarité toujours plus croissants (Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, 2007). Le Congrès du travail du Canada (2016) décrit que « depuis 15 ans, les frais de scolarité ont augmenté en moyenne à plus de cinq fois le taux d’inflation ». Cette augmentation serait ainsi due à la réduction du financement fédéral qui se répercute sur les politiques tarifaires des universités. C’est un des sujets majeurs des grèves étudiantes, notamment celle du Printemps Érable de 2012 où les étudiants et étudiantes ont manifesté massivement contre l’augmentation des frais de scolarité (Ancelovici et Dupuis-Déri, 2014).

            Les étudiants québécois et étudiantes québécoises sont également nombreuses à devoir combiner les études avec l’emploi atypique. À cet égard, Marc-André Gauthier montre qu’environ « 42 % des étudiants [et étudiantes] à temps plein de 15 à 24 ans occupent dorénavant un emploi pendant leurs études. Ce groupe de travailleurs [et travailleuses] représente près de 7 % de l’ensemble de la main-d’œuvre au Québec » (Id., 2013 : 5). Malgré la conciliation de ces deux statuts, les taux d’endettement des diplômés et diplômées continuent eux aussi d’augmenter, si bien qu’en 2010 41 % des titulaires de baccalauréat devaient minimum 25 000 $ (Congrès du travail du Canada, 2016).

            Ainsi invités et invitées sur la scène de l’emploi à la fin de leurs études, les diplômés et diplômées entrent dans ce qui est communément nommé l’insertion professionnelle. Selon le sens commun, ce « processus qui permet […] d’entrer sur le marché du travail dans des conditions favorables à l’obtention d’un emploi » (Larousse, 2017) fait désormais face à la multiplicité des parcours d’insertion. En effet, pour le Bureau International du Travail, la « transition des jeunes sur le marché du travail » (OIT, 2015 : 57) est achevée lorsqu’un individu « occupe un emploi » (Ibid.) en vertu d’un contrat de douze mois minimum, « occupe un emploi temporaire satisfaisant » (Ibid.) d’au moins douze mois ou est « établi à son compte dans des conditions satisfaisantes […] dont il [et elle] ne souhaite pas changer » (Ibid.). Pourtant l’ensemble des enquêtes s’accordent sur les difficultés contemporaines à définir l’insertion professionnelle, tant ce concept a des contours flous et qu’il représente un ensemble hétérogène.

            Les recherches relèvent également qu’il n’est plus pertinent de se représenter un franchissement rapide : les étudiants et étudiantes travaillent pendant leurs études (et sont donc déjà quelque peu insérés et insérées) et vivent de plus en plus une alternance entre période d’activité et d’inactivité professionnelle (Trottier, 2000). La remise en question de l’insertion professionnelle n’est donc pas liée à un effet structurel du chômage, mais relèverait plutôt d’un allongement de la période de stabilisation sur le marché du travail.

            En réalité, les systèmes normatifs dans lesquels les jeunes adultes évoluent sont « pluriels, parfois concurrents, parfois successifs, mais restent de fait légitimés et relativement répandus dans les contextes étudiés » (Longo, Bourdon, Charbonneau, Kornig et Mora, 2013 : 102). Invitant à déconstruire temporellement cette complexité en séquences, María Eugenia Longo démontre tout l’intérêt d’un dispositif longitudinal pour observer des indicateurs objectifs de l’insertion (rattachés aux caractéristiques de l’insertion en termes de statut, de salaire et de tâches notamment), des indicateurs subjectifs (liés aux influences de ces caractéristiques objectives sur les parcours) et des évolutions de ces deux dimensions (Longo, 2011).

            Si l’ensemble de ces démarches scientifiques invitent à poursuivre les recherches sur l’insertion professionnelle, c’est parce que cette dernière représente la jonction d’un entre-deux, à l’effigie du devenir adulte que nous allons développer plus loin. De nombreux travaux tentent de déconstruire l’hétérogénéité des parcours d’insertion professionnelle des jeunes adultes au profit d’une mobilité et d’une variété de parcours (Stroobants, 1993). Il reste que le concept d’insertion professionnelle, tel qu’il est communément formulé, représente un passage définitif vers l’emploi. C’est pourquoi nous préférons l’usage d’entrée sur le marché du travail pour cette recherche.

1.2 Jeune adulte : un âge en construction

Dès les années 1990, les études françaises et américaines rattachées à la jeunesse participent grandement à l’inauguration progressive d’une définition d’un entre-deux âges, entre la jeunesse et l’âge adulte. Olivier Galland est l’un des premiers auteurs à se pencher sur les variations historiques, sociales et culturelles de la jeunesse, en montrant l’interdépendance des facteurs entourant les « ambitions sociales encore flottantes » (Galland, 1990 : 538) des post-adolescents. Ceux-ci se détachent de l’identification liée à l’adolescence grâce à l’indépendance – de la tutelle familiale principalement –, mais expérimentent encore le modèle de l’adulte en reportant certains engagements et responsabilités (Galland, 1990). Ses analyses montrent que les rites d’initiation qui ancraient « une division fondamentale de l’ordre social » (Bourdieu, 1982 : 58) permettaient, dans les sociétés traditionnelles, de passer directement de l’enfance à l’âge adulte. Ces rites se sont atténués « puisque le moment où l’on acquiert le droit à la sexualité, aux indépendances économique et résidentielle, et plus généralement au statut d’adulte, ne coïncide plus » (Segalen, 2009 : 57), remettant ainsi en question l’organisation ternaire des âges (Van de Velde, 2015) : jeunesse, âge adulte et âge de la vieillesse. Si cet entre-deux âges est désormais communément accepté, il reste unanimement indéfini par l’ensemble des analyses qui apportent pourtant toutes leurs pierres à l’édifice d’une meilleure compréhension des dynamiques de ce nouvel âge.

            L’étude des normes sociales qui se rattachent à la construction des âges atteste également de la création d’un nouvel âge – et non un prolongement de la jeunesse – nommé le devenir adulte. Pour tenter de définir ce qui constitue notre objet d’étude, nous pouvons citer les avancées de Vincenzo Cicchelli sur le concept d’autonomie (Cicchelli, 2001) qu’il utilise pour éclaircir les mouvements psychiques et sociaux de cette injonction, afin de « comprendre à la fois le mécanisme de production d’un jeune individualisé et sa socialisation familiale » (Ibid. : 10). Le concept d’autonomie s’intègre ainsi dans une logique d’exploration des nouveaux rites de passage qui permettaient autrefois d’attester du passage de la jeunesse à l’âge adulte. Dans une approche s’intéressant à la subjectivité, Claire Bidart approfondit la notion de transition temporelle par la décortication biographique des processus de socialisation. Parce que « la jeunesse ne peut être simplement définie comme une attente ou un manque d’état adulte » (Bidart, 2006 : 10), il doit être possible de repérer les étapes successives de « l’état de non-adulte à celui d’adulte » (Bidart, 2005 : 52). L’enquête longitudinale menée auprès d’une cohorte de jeunes lui a permis de « demander [l’]avis aux intéressés [et intéressées] » (Ibid.) pour finalement comprendre que les thématiques liées à l’autonomie et aux responsabilités sont majoritairement présentes dans les rapports à l’âge adulte, comme un des arguments évolutifs selon « l’accès à l’emploi [qui] fait « avancer » vers la qualité d’adulte » (Bidart, 2005 : 60), au côté de la vie de couple et/ou du premier enfant. Nous pouvons donc retrouver ici les anciens fondements du passage de la jeunesse à l’âge adulte (à travers l’emploi, la mise en couple, l’arrivée du premier enfant et la décohabitation du foyer familial).

            Ces rapports au monde professionnel qu’entretiennent les jeunes adultes sont d’autant plus pertinents que les processus d’insertion sont très visiblement « réversible[s] et sélectif[s] » (Longo, 2011 : 5). Cette non-linéarité justifie dans de nombreux travaux l’utilisation du dispositif longitudinal que nous allons aborder (Dubar 1994; Hamel, 2003; Bidart, 2006; Lima, 2007; Trottier, Turcotte et Gauthier, 2007; Bidart et Longo, 2007).

            Le devenir adulte comme concept s’avère donc être l’initiative et le résultat de nouvelles dynamiques individuelles, sociales et sociétales perceptibles dans les parcours. Dans cette perspective, si la jeunesse n’est qu’un mot (Bourdieu, 1980), combien de définitions (Gauthier, 2000) ce mot représente-t-il ? Si les réalités sont désormais plurielles, processuelles et dynamiques, elles s’inscrivent toutes dans une organisation sociale qui tend, en partie, à les définir. C’est dans cette perspective d’allier les parcours professionnels avec le devenir adulte que notre recherche tend à approfondir une des réalités des jeunes adultes d’aujourd’hui à Montréal.

2. Une recherche des rapports au travail et à l’emploi sous le prisme de l’âge adulte

Dans le contexte que nous venons de résumer, face aux enjeux dynamiques des mutations du monde professionnel et des âges de la vie, notre recherche s’est attelée à comprendre comment les rapports au monde professionnel (sous l’angle des rapports au travail et à l’emploi) peuvent être compris conjointement avec la référence à l’âge adulte.

2.1 Les rapports à la vie professionnelle des jeunes adultes en sociologie

L’étude des rapports professionnels se heurte à l’hétérogénéité des parcours et aux différentes visions liées au travail et à l’emploi (Méda et Davoine, 2008). Concrètement, les enquêtes contemporaines sur les rapports professionnels tendent à distinguer quatre notions : le rapport à l’activité, le rapport au travail, le rapport à l’emploi et le rapport au monde professionnel (Longo et Bourdon, 2016).

            Le rapport à l’activité questionne la double valeur absolue-relative du travail en lui-même et en lien avec les autres sphères de la vie. Le rapport au travail, quant à lui, tend davantage à hiérarchiser les raisons et les finalités du travail (au Québec, ces rapports s’orientent vers l’épanouissement et la rétribution). Le rapport au travail se complète souvent par le rapport à l’emploi, qui analyse les formes concrètes de l’emploi. Il met ainsi en avant des critères multiples, mais combinés, comme au Québec où les jeunes tendent à accorder de l’importance aux tâches, à l’ambiance, au salaire, au temps de travail, aux évolutions de carrières, à la stabilité, à la sécurité et à l’autonomie. Enfin, le rapport au monde professionnel s’attelle à comprendre les représentations du monde du travail et des emplois offerts par la société, en termes d’opportunités présentes sur le marché du travail. Les études sur les Québécois et Québécoises montrent ainsi un regard optimiste-réaliste, se traduisant par des opportunités sociales, individuelles et plurielles selon le marché, et par des contraintes liées aux exigences des diplômes et expériences, à la concurrence et à la précarité (Longo et Bourdon, 2016). Ce champ d’études vaste, complexe et dynamique invite souvent les chercheurs et chercheuses à mettre en garde contre l’impossible exhaustivité de l’usage extensif du terme travail (Méda et Davoine, 2008), qui reviendrait à prendre en compte les multiples échelles d’analyses, des définitions parfois opposées, et des formes normales ou anormales du travail (comme l’emploi atypique). À titre d’exemple, Dominique Méda se demande comment « accéder à la réalité de ce que pensent les individus de leur travail ? » (Méda, 2010 : 122). Cette question rhétorique appelle à complexifier les méthodes et à « prendre au sérieux l’ensemble des dimensions constitutives du travail » (Méda, 2010 : 138). À la vue de ces éléments, si notre recherche s’ancre dans une distinction du travail et de l’emploi, nous restons ouverts aux autres thématiques de recherche, agrandissant ainsi le regard vers la combinaison des différentes définitions des rapports à la vie professionnelle dans son ensemble.

            Dans un dernier point, de nouvelles initiatives de recherche ont montré la nécessité d’adopter une vision évolutive et temporelle des rapports à la vie professionnelle. Sans évoquer à nouveau les nombreuses enquêtes qui adoptent une posture longitudinale, nous pouvons nous concentrer ici sur les utilisations du temps pour interpréter la conjonction entre l’individuel et le sociétal normatif. À travers son étude longitudinale des rapports au temps en Argentine, María Eugenia Longo (2010) observe un ensemble de temps sociaux dominants et de temporalités vécues : un rapport calculé au temps (conception programmée du parcours), un rapport subi (sans maîtrise de l’organisation programmée de l’extérieur), un rapport suspendu (temps de latence) et un rapport détaché (stratèges et ouverture aux changements). Toujours dans une dynamique temporelle, María Eugenia Longo et Sylvain Bourdon (2016) distinguent une configuration des rapports à la vie professionnelle en deux temps : selon le temps présent (ordre prévu, tel que les loisirs, la sociabilité et les pratiques culturelles) et le temps futur (ordre projeté, à savoir les horaires, la planification, le travail). Cette grille d’analyse révèle ainsi un « mode de vie et d’activité juvénile adapté au contexte de précarisation de l’emploi, mais également une intériorisation de l’injonction à la gestion individuelle des transitions » (Longo et Bourdon 2016 : 1). Il est ainsi intéressant de constater que cette grille de lecture permet de redécouvrir, par exemple, le travail de Claude Trottier, Renée Cloutier et Louise Laforce (1997) sur les représentations que se font les étudiants et les étudiantes sur l’insertion professionnelle. Alors que certains thèmes se rapprochent de ce qui peut être recherché dans le court et moyen terme (comme la stabilité en emploi, l’employabilité individuelle et la participation au marché du travail), d’autres entrent davantage dans une dynamique plus longue (l’engagement dans le travail et l’intégration sociale dans le milieu de travail et la profession).

            Pour ce qui est de cette recherche, nous définirons le rapport au travail comme ce qui se raccorde au développement subjectif de l’identité professionnelle et aux formes d’épanouissement (professionnel ou non) qui s’y rattachent et le rapport à l’emploi comme ce qui relie dans la pratique un individu à son activité professionnelle et aux modèles de protection sociale qui en découlent.

2.2 L’enquête longitudinale

Si les parcours professionnels ne peuvent ainsi selon nous être compris qu’à travers une perspective processuelle et dynamique, le dispositif longitudinal d’enquête impose la nécessité de considérer le temps comme un des éléments principaux. Nous supposons ainsi que ces rapports à la vie professionnelle permettraient aux jeunes adultes de progresser dans des modèles évolutifs et non déterminants, mais toujours balisés par des représentations (du monde professionnel, de l’entrée sur le marché du travail, de la jeunesse et de l’âge adulte).

            L’enquête s’est déroulée par des entrevues semi-directives individuelles et mensuelles de dix jeunes diplômés et diplômées (ou futurs diplômés et diplômées) de second cycle. Si l’objectif de cet article se concentre sur le lien entre les rapports à la vie professionnelle et les âges de la vie, nous ne détaillerons volontairement pas davantage la méthodologie.

            Nous pouvons cependant noter qu’à la fin de l’enquête, l’ensemble des entrevues a permis d’adopter une vision d’ensemble des dix parcours, des éléments spécifiques aux guides d’entrevues, des éléments de comparaison à travers les discours d’un même enquêté ou d’une même enquêtée, mais aussi transversalement dans l’ensemble des verbatims. En suivant le fil temporel des entrevues dans l’analyse, nous avions donc une vision d’ensemble des parcours professionnels d’entrée sur le marché du travail organisés transversalement selon notre distinction de quatre phases temporelles parcourues par l’ensemble des enquêtés et enquêtées (que nous détaillerons).

            Concernant le recrutement des enquêtés et enquêtées, nous avons préféré laisser les critères de sélection les plus libres possibles : la fin d’un diplôme de maîtrise ou équivalent à Montréal et ne pas désirer poursuivre ses études au début de l’enquête. Le recrutement s’est majoritairement exécuté à travers les associations étudiantes. L’échantillon obtenu se compose exclusivement de Québécois et Québécoises et de Français et Françaises, ce qui n’était pas prévu dans les critères initiaux. Cette division peut constituer une certaine limite quant à la représentativité de l’échantillon. Notons également qu’en se concentrant sur l’aménagement théorique entre rapports à la vie professionnelle et âges de la vie, cet article ne se concentre pas sur les éléments individuels – tels que l’origine socio-économique – des enquêtés et des enquêtées.

Tableau 1

Résumé du dispositif d’enquête et des profils des enquêtés et enquêtées

Texte 6 vol. 2 - Tableau 1

3. Des rapports à la vie professionnelle aux représentations des âges de la vie

L’évolution des rapports au travail et à l’emploi à travers une étude temporelle des parcours professionnels permet un découpage en phases qui correspond à différentes périodes (qu’elles soient communes à tous les enquêtés et toutes les enquêtées ou non). Ces phases constituent des fractions d’un processus, elles sont donc des tendances non précisément délimitées, qui ne peuvent être isolées en tant que tel – pour comparer à chaque période le rapport aux âges par exemple. Nous avons ainsi choisi de situer les rapports au travail et à l’emploi dans une dynamique intégrée au parcours professionnel individuel, pour comprendre les sources et les enjeux des parcours et des manières d’entrer (ou non) sur le marché du travail. Selon cette logique, les prochains points de cet article s’attelleront principalement à comprendre les éléments communs qui sont ressortis en très forte majorité, délaissant volontairement la diversité et l’hétérogénéité des profils et des parcours.

3.1 Les quatre phases d’entrée sur le marché du travail de l’enquête

Le matériel d’enquête obtenu a donc été découpé chronologiquement en quatre phases distinctes, qui constituent le cadre général de l’analyse. Caractérisées par des analyses qui leur sont propres, ces phases s’articulent autour d’une construction chronologique linéaire qu’est l’avancée générale dans le temps de l’enquête, au fur et à mesure des mois qui passent après la diplomation. De cette manière, chaque phase s’inscrit non seulement dans un cadre temporel, décrit par les temps structurants du marché du travail, mais aussi dans une dynamique du déroulement ordinaire du temps (c’est-à-dire chronologique, tel que développé par Claude Dubar (2014)). Il est donc certain que ces phases ne sauraient s’ajuster sans aménagement à n’importe quel processus d’entrée sur le marché du travail, puisqu’il semble évident qu’un individu diplômé en juillet et qui cherche un emploi en septembre ne se représenterait pas les mêmes objectifs que s’il était diplômé depuis le mois de janvier, par exemple.

3.1.1 La phase de la projection professionnelle

Il faudrait que je fasse un doctorat, une maîtrise c’est pas suffisant [pour être physicien], et puis c’est pas quelque chose qui me tente nécessairement. […] C’est plutôt que je peux pas vraiment dire que j’aime pas ce que je fais, mais je peux pas dire non plus que j’ai pas envie de faire autre chose. (Léopold, 10 mai)

Construite à travers les vagues d’entrevues de mai et de juin, cette phase met en rapport l’élaboration du projet professionnel à travers différents modèles d’entrée sur le marché du travail : l’insertion en emploi, la création par l’entrepreneuriat et l’expérimentation par diverses expériences professionnelles. Quittant l’université, les enquêtés et enquêtées se retrouvent donc face à de nouvelles constructions professionnelles qui, à l’effigie de ce qui est communément appelé insertion professionnelle, pourraient appartenir au nouveau monde du marché du travail.

            La majorité des enquêtés et enquêtées ont ainsi prononcé des avis négatifs sur ce terme. La rhétorique du « nouveau monde » semble justifiée par la représentation d’une frontière, d’un « saut, [vers] l’inconnu », vers un endroit où « il y a plus de place, plus de place pour les jeunes ». Ce monde leur semble également monotone avec des « horaires fixes, [et un ou une] boss qui est chiant [ou chiante] » et « trop encadré [ou encadrée], tu dois faire ça, et être un travailleur [ou une travailleuse], alors que par défaut tout le monde travaille ». Les enquêtés et enquêtées décrivent la difficulté à « [s]’adapter au monde du travail ou… [l’impossibilité] d’adapter [le monde du travail] à toi ».

            D’un autre côté, quelques enquêtés et enquêtées émettent un sentiment positif à l’égard de ce terme. Nous retrouvons, par exemple, un vocabulaire lié aux opportunités (professionnelles et personnelles) « parce [qu’elles] t’aide[nt] à sortir de ta zone de confort, et aspirer à faire des choses que t’aurais pas faites normalement… ». D’autres enquêtés et enquêtées démontrent le côté utile de ce monde qui organise la place professionnelle de chacun et de chacune pour former un ensemble cohérent au sein duquel les « gens se décrivent souvent par rapport à ce qu’ils [et elles] font, par rapport à leur titre ».

3.1.2 La phase de l’attente

Alors en gros j’ai pas de nouvelles d’emplois, mais du bénévolat. […] Y’a un organisme qui m’est jamais revenu. Celui que je voulais vraiment, ils m’ont finalement répondu après m’avoir rappelé et réécrit pour me dire que finalement la directrice générale, avec qui j’avais parlé et qui m’avait dit qu’il y avait une possibilité, elle a démissionné de l’organisme. Donc ils sont en remaniement, et on m’a dit peut-être à l’automne. Donc bon… On se reparle à l’automne. Bref. J’ai réécrit à l’autre organisme, toujours pas de réponse. En attendant, je suis allée voir les offres de bénévolat ponctuel. Et là ce truc-là c’est un jumelage avec des aînés [et aînées] en risque d’isolation. Qui parlent pas le français, c’est soit le grec, l’italien ou l’anglais. Donc je me suis inscrite, là ils font une vérification de mon casier judiciaire. Donc ça serait une rencontre par semaine. C’est nice ! Je suis contente. (Maria, le 22 juillet 2016)

Cette phase met en valeur l’étirement du temps créé par le ralentissement professionnel pendant la période estivale. Étant confrontées à une nouvelle temporalité, un nouveau quotidien différent de celui connu à l’université, les enquêtés et enquêtées ressentent en très grande majorité un isolement marqué par le manque de soutien et de repères dans ce « nouveau monde ».

            Certains enquêtés et enquêtées qui avaient terminé leur mémoire au début de l’enquête remarquent le temps long pour arriver à « la bonne période » de recrutement, celle où les offres d’emploi sont plus nombreuses.

            Isolées dans leurs démarches face aux recruteurs, les enquêtés et enquêtées dénoncent le caractère fondamentalement impersonnel des systèmes de recrutement qui se font en grande majorité par Internet, où les éventuelles rencontres avec les recruteurs et les recruteuses ne se font qu’après avoir été préalablement sélectionnés et sélectionnées. Ajoutons également que la majorité des enquêtés et enquêtées s’inquiètent de leur inexpérience des entrevues d’embauche et ont peur de ne pas savoir comment ajuster leurs réponses en fonction des besoins et des critères des recruteurs et recruteuses. Cette question de l’employabilité pousse une majorité d’enquêtés et d’enquêtées à se représenter leur entrée sur le marché du travail dans une relation à sens unique, entre un monde du travail qui pourrait offrir, si l’enquêté ou l’enquêtée est à la hauteur (par ses compétences, son dynamisme ou par ses contacts), une place préétablie.

3.1.3 La phase de la confrontation au réel

C’est-à-dire que j’ai l’expérience de l’académie, de la jeunesse… Y’a pas d’âge, mais vers 25-26 ans tu te retrouves un peu le cul entre deux chaises, parce que je finis… Je peux décider demain de faire un doctorat ou de faire un boulot, c’est quand même des choses impactantes dans la vie future. […]. J’ai l’expérience de 25 années derrière moi qui fait que je suis plus expérimentée qu’avant, je me connais mieux qu’avant. […]. Et novice quand même parce qu’il y a tellement de choses que je connais pas, la vie de boulot, la vie rangée de plus adulte, la vie de famille où t’apprends encore plus. (Lola, 9 septembre)

La troisième phase, dédiée aux mois de septembre et d’octobre, marque la fin de l’attente estivale. Trois enquêtés et enquêtées signent pour des emplois fixes ou des contrats, les entrepreneurs et entrepreneuses continuent leurs projets en les combinant avec des emplois secondaires pour rester autonomes financièrement, et la poursuite des études pour compléter son curriculum vitae commence à être envisagée par certains et certaines. À leur manière, les enquêtés et enquêtées utilisent différents moyens afin d’éviter de prolonger la période de l’attente précédemment évoquée.

            Cette période où il faut implicitement contrôler son arrivée dans ce monde du travail fait ressortir des tentatives d’esquive de ce qui est perçu comme une entrée sur le marché du travail un peu trop longue ou définitive. Cette période s’avère en réalité être davantage une construction subjective plutôt que professionnelle, puisqu’elle met en confrontation les parcours des enquêtés et enquêtées avec l’absence de statut d’étudiant ou d’étudiante ou de travailleur ou de travailleuse.

3.1.4 La phase du choix professionnel

Après professionnellement, j’ai des zones d’incertitude. Vu les conditions actuelles, c’est mon premier vrai contrat, on m’offre un contrat à durée indéterminée, mais est-ce que c’est vraiment ce à quoi j’aspire, est-ce que si je change ça va pas me faire dire… Peut- être c’est une connerie j’en sais rien. Parce que c’est pas tout à fait clair quoi. […]. (Lola, le 11 décembre)

À la fin de notre recherche, les enquêtés et enquêtées sont peu nombreuses à se réorienter professionnellement. Deux d’entre eux et elles font le choix de poursuivre les études pour mieux correspondre aux offres d’emploi. Deux autres enquêtées sous contrat se sont vues proposer des offres dans les entreprises et se demandent si elles doivent accepter. Et les entrepreneurs, quant à eux, continuent leurs investissements dans leurs projets, un enquêté se satisfait de son emploi fixe à temps plein et un enquêté en stage a finalement été recruté par une startup en France pour l’employer comme développeur spécialisé.

            En tant que tel, nous ne pouvons affirmer que les parcours sont sujets à des bifurcations, ce qui sous-entendrait une rupture brutale et nette avec le milieu d’origine. Si certains et certaines évoluent, la plupart des enquêtés et enquêtées suivent leur « plan de route » et se réorientent vers le plan professionnel secondaire formulé au début de l’enquête. Il n’y a donc pas de profondes remises en question des parcours, ni des objectifs personnels et professionnels, mais plutôt une réorientation vers ce qui était déjà anticipé (un troisième plan de secours n’a, par exemple, pas été évoqué).

            Nous avons pourtant remarqué que les deux plans stratégiques (initial et secondaire) mis en place pour construire les parcours d’entrée sur le marché du travail répondent à différents objectifs indépendants. Il ne s’agit alors pas de trouver deux moyens différents pour arriver au même but, mais plutôt un moyen de se construire en fonction des opportunités qui peuvent tendre vers un des objectifs.

3.2 Quand l’entrée sur le marché du travail se combine avec la représentation de l’âge adulte et de la jeunesse

Si les rapports au travail et à l’emploi sont si importants pour les enquêtés et enquêtées, c’est parce qu’ils dépassent la simple représentation de la vie professionnelle. À travers leurs recherches d’activité professionnelle, les enquêtés et enquêtées sont implicitement liées à des représentations symboliques de l’âge, elles-mêmes rattachées à la représentation individuelle et collective du statut d’adulte (Bidart, 2005). En d’autres termes, l’activité professionnelle des enquêtés et enquêtées se rattache également à la représentation de l’âge adulte qu’entretiennent individuellement les enquêtés et enquêtées. Des éléments liés à l’autonomie et l’indépendance sont apparus dans les entrevues (pour notamment se sentir libre de réaliser des objectifs de parcours), tout comme des notions liées aux responsabilités et à la stabilité (pour pouvoir créer un nouveau foyer par exemple).

            Pourtant, alors que les termes liés à l’indépendance et à la responsabilité sont valorisés (pour se détacher de la dépendance des parents notamment), l’image de l’adulte reste majoritairement négative pour les enquêtés et enquêtées. Certains et certaines se représentent en effet cet âge comme une phase presque définitive, qui consiste presque à être « comme ses parents ». L’image parentale serait donc à la fois un modèle à atteindre, mais aussi à dépasser : l’image du parent représenterait ainsi pour certains et certaines un individu qui a « réussi » professionnellement ou personnellement (en fondant une famille par exemple), mais aussi la personne « vieille » qui n’a plus réellement la possibilité d’accomplir de nouveaux objectifs vu qu’elle est déjà « ancrée » dans son parcours.

Mais ce qui me fait plus peur, c’est vieillir en général… C’est plus une appréhension, je sens que la fin de la 20aine approche, après c’est la 30aine… puis la jeunesse ne reviendra plus… donc tu sens un peu un stress de faire des trucs, faire des expériences de jeunesse… parce que je vois que le temps passe vite, et que dans quelques années ça va être derrière moi… (Léopold, 10 mai)

Il est apparu que la manière dont ils et elles entrent dans le marché du travail témoigne de leurs rapports au travail et à l’emploi – ou plus généralement au monde du travail. Pour la plupart des enquêtés et enquêtées, accepter ou non un poste signifie symboliquement franchir le pas dans le monde du travail. Ils et elles mettent alors en avant des représentations qui se rattachent à : l’épanouissement à travers les tâches, la relation avec les collègues, les valeurs et l’éthique à défendre, face à la pression de l’employabilité, des qualifications, des opportunités restreintes et de la peur de « franchir le pas » dans un monde d’adulte professionnel. Ils et elles jugent ce monde négativement puisqu’il enferme dans un carcan du travail qui ne développerait pas l’épanouissement professionnel.

            Dépassant la sphère du travail et de l’emploi, l’enquête par phase chronologique fait émerger une pression de l’âge assimilée pour certains enquêtés et certaines enquêtées à une combinaison d’objectifs professionnels et personnels. Si nous avons ainsi présenté les parcours à travers une volonté d’autonomie et de détachement face au marché du travail au profit d’un épanouissement professionnel, ce qui est représenté comme un accomplissement reste la création d’un foyer combinée à l’épanouissement professionnel[4]. En d’autres termes, la grande majorité des enquêtés et enquêtées construisent et valorisent ce même modèle de référence de réussite personnelle et professionnelle.

            Nous pouvons retrouver un second rapport qui relie le statut d’adulte à un ensemble de possessions, entendues ici à travers des éléments immatériels, se rattachant en réalité à une certaine stabilité professionnelle. Cette dernière semble fondamentale à la conservation de l’indépendance financière et à la responsabilisation des trajectoires. Pour être responsable, il faudrait dépasser la simple autonomie qui permet de faire face aux aléas du contexte personnel et arriver à une forme d’aisance financière pour pouvoir s’occuper d’autrui. Certains enquêtés et enquêtées ont alors exprimé la nécessité, pour se sentir adulte, d’être capable de simplement « payer les factures ».

            Par le rapport à l’âge adulte à travers la fondation d’un foyer familial, certains enquêtés et certaines enquêtées développent l’image d’un quotidien marqué par une forme de routine perçue positivement. L’image de l’organisation systématique des semaines semble alors caractérisée par l’occupation professionnelle pendant les journées de la semaine et par le développement de la sphère privée les soirs et les fins de semaine.

Oui, mais c’est pas obligatoire, c’est juste moi qui me suis mise comme défi… […]. C’est juste que, c’est l’affaire de « j’aurais pas de poste, pas de permanence… » tu sais ça me prends une sécurité d’emploi avant de me lancer. J’aimerais ça avoir une sécurité d’emploi, accumuler un peu d’argent, et avoir des projets futurs, plutôt qu’attendre après des diplômes… Ça me tente plus d’attendre. (Elisabeth, 14 décembre)

À la vue de ces éléments, il semble donc que, quels que soient leurs parcours, les enquêtés et enquêtées sentent l’ambivalence de leur statut de non-étudiant et de non-étudiante sans être encore professionnel et de post-jeune sans être encore adulte. D’une telle manière, nous avons construit un modèle typologique fondé sur trois éléments.

            D’un côté, ce qui est rattaché à l’apprentissage (en dehors des bancs de l’école, les résultats montrent la présence d’un esprit d’apprentissage et d’autonomie partagé par la moitié des enquêtés et enquêtées) est mis en lien avec ce qui correspond à la jeunesse dans le sens où il en constitue un fondement majeur à travers l’éducation. Au niveau professionnel, cette tendance représenterait donc davantage notre concept du travail, c’est-à-dire une production individuelle détachée de toute priorité de rétribution par salaire.

            D’un autre côté, nous retrouvons dans les résultats une tendance pour certains et certaines à chercher plus rapidement que les autres un emploi salarié. Dans cette situation, l’objectif semble moins rattaché à l’épanouissement professionnel qu’aux possibilités d’ascension hiérarchique, à une sécurité financière et à une stabilité de l’emploi. Ce pan rejoindrait donc ceux et celles qui souhaitent volontairement entrer dans le marché du travail et acquérir ce qui se rattache aux représentations évoquées de l’âge adulte (notamment une stabilité et des responsabilités).

            Entre les deux volets, ce que nous avons appelé stratégie professionnelle et personnelle représente les orientations de parcours des enquêtés et enquêtées. Ceux-ci et celles-ci, selon les opportunités, se construiraient en fonction des deux tendances présentées.

Figure 1

Typologie du devenir adulte face à l’entrée sur le marché du travail

Figure 1 

Conclusion

Au-delà des conclusions de la recherche qui renseignent sur certaines réalités des parcours professionnels d’entrée sur le marché du travail des jeunes adultes à Montréal, cette enquête propose de rattacher les rapports au travail et à l’emploi avec les rapports aux âges –particulièrement l’âge adulte.

            Il semble premièrement qu’une distinction entre les rapports au travail et à l’emploi tel que nous les avons préalablement définis s’opère et se ressent dans les discours des enquêtés et enquêtées. Ainsi, si ces termes mériteraient sans doute une réflexion profonde sur leurs origines, leurs sens et les représentations qu’ils engendrent, nous nous devons de confirmer que le champ du travail reste hétérogène. À ce titre, une étude approfondie, avec un échantillon plus conséquent et davantage représentatif des jeunes adultes montréalais et montréalaises, serait particulièrement pertinente.

            Dans un second point, notre volonté théorique d’allier les parcours professionnels aux représentations des âges de la vie peut ainsi révéler une nouvelle dimension liée au développement des parcours. Il semble en effet qu’aucune enquête ne met en lien ces deux champs de manière directe dans la revue de littérature effectuée. Cette étude nous permet ainsi de conclure que cette perspective reste à développer pour qui voudrait mieux comprendre les parcours professionnels des jeunes adultes.

            Enfin, nous nous devons également de mentionner que le terme « insertion professionnelle » ne semble bel et bien pas adapté aux résultats de l’enquête. Concernant les représentations rattachées à l’emploi, notre enquête a démontré la nécessité de déconstruire l’entrée sur le marché du travail en phases, confirmant donc l’idée selon laquelle l’insertion professionnelle serait davantage un processus plutôt qu’un franchissement normé, une adhésion ou une étape franche et délimitée. Dans cette perspective, nous avons privilégié l’utilisation d’entrée sur le marché du travail à l’insertion professionnelle. Le terme insertion professionnelle ne correspond également pas à notre définition du travail puisque, nous l’avons vu, les enquêtés et enquêtées qui valorisent l’apprentissage en dépit d’une garantie de stabilité économique (en repoussant donc un contrat ou un poste pour démarrer une startup par exemple) ne se considèrent pas en voie d’insertion. En ce sens, il semble clair que l’insertion professionnelle en tant que trajectoire linéaire et stable vers l’emploi fixe ne définit pas l’hétérogénéité des parcours professionnels des jeunes adultes.

Pour aller plus loin

Il convient ici de préciser quelques éléments concernant les limites de notre recherche. Premièrement, si nous avons présenté les résultats à travers les quatre phases, nous nous devons de rajouter que leurs délimitations (que nous avons volontairement attribuées à des mois de l’enquête) n’avaient d’analysable que les événements de parcours qui les traversaient. D’une telle manière, selon le moment des entrevues qui ont été réalisées avec chacun et chacune, nous ne pouvons pas préciser davantage les limites temporelles de ces phases. Nous pensons cependant que celles-ci restent avant tout des tendances qui, sans prétendre à l’universalité, ne cherchent qu’à éclairer – de manière non représentative – les étapes du processus d’entrée sur le marché du travail à travers une actualisation des rapports au travail et à l’emploi des jeunes adultes diplômés et diplômées à Montréal. Il aurait également été intéressant de dépasser les limites de cette recherche, et particulièrement les variations en termes d’origines géographiques et culturelles, étant donné que la moitié de l’échantillon est composée de ressortissants d’origine française.

            Les données que nous avons recueillies permettent néanmoins de concevoir un ensemble général qui, toujours dans une dynamique chronologique, pourrait se coordonner sur plusieurs niveaux. À travers un regard purement individuel et identitaire, l’enchaînement de ces phases pourrait influencer et être construit en retour autour des dynamiques liées à l’estime de soi, à la motivation, à la présentation de soi et à la construction de l’image de soi par rapport aux autres. Dans une perspective davantage économique et professionnelle, une étude approfondie sur l’articulation de ces phases pourrait s’avérer intéressante dans une analyse des réseaux (et surtout de l’utilisation de ces derniers) et des ressources possédées par les enquêtés et enquêtées.

            Deuxièmement, nous devons admettre que notre recherche nécessiterait une étude plus approfondie des concepts de travail et d’emploi qui restent un angle théorique d’approche des rapports au monde professionnel. Si notre objectif est celui de présenter une ouverture de ces concepts avec une analyse des âges de la vie, certaines modalités de ces rapports seraient intéressantes à développer. Alors que nous avons constaté un lien avec les rapports aux âges au fil de l’enquête, nous n’avons pas cherché à analyser précisément les modalités de ces constructions en fonction de leurs évolutions dans ce temps jugé trop court, mais aussi (et peut-être surtout) en fonction des profils et secteurs de diplomation des enquêtés et enquêtées.

            Nous pensons finalement que cette enquête peut être également perçue comme une invitation à complexifier les méthodes et agencer les objets théoriques pour participer au renouvellement des connaissances des parcours professionnels des jeunes adultes contemporains et contemporaines.

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[1] Cet article est issu de notre recherche de maîtrise, dirigée par Cécile Van de Velde, et présentée à l’Université de Montréal à l’été 2017.

[2] Selon les âges et les sexes notamment, certains auteurs et auteures montrent que le travail à temps partiel peut être issu d’une démarche volontaire (comme combinaison avec les études pour les jeunes) ou involontaire (choix personnel, obligations familiales comme le soin donné à ses enfants, maladies ou incapacités par exemple) (Moulin, 2016 ; Marshall, 2001).

[3] L’emploi atypique est défini comme « toute forme de travail indépendant (avec ou sans aide rémunérée), d’emploi à temps partiel (moins de 30 heures par semaine) et d’emploi temporaire » (Statistique Canada, 2004 : 7). À titre d’exemple, le travail saisonnier ou le travail occasionnel obtenu par une agence de placement est considéré comme atypique.

[4] C’est pourquoi l’ensemble des travaux sur le devenir adulte place la formation du couple, l’installation résidentielle et le rapport au travail au centre de leurs analyses.