Enjeux actuels en sociologie féministe autour de la contraception en France

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Louise Ringelstein
Maîtrise en sociologie, Université du Québec à Montréal
ringelstein.louise@courrier.uqam.ca

Résumé

Nous allons nous intéresser dans ce texte aux inégalités qui entourent les pratiques contraceptives en France. Nous nous focaliserons sur les rapports sociaux de sexe inégalitaires qu’elles sous-tendent, mis en lumière dans certaines recherches en sociologie. Face au constat d’une responsabilité contraceptive différenciée entre les femmes (hétérosexuelles) et les hommes (hétérosexuels) et de l’existence d’une norme contraceptive intériorisée, nous nous interrogerons sur l’influence des médecins sur ces pratiques. Enfin, nous verrons l’intérêt possible de considérer la contraception comme un travail féminin invisibilisé, dans la lignée des travaux des féministes matérialistes des années 1970 sur le travail reproductif.

Mots-clés : contraception, rapports sociaux de sexe, médicalisation, normativité, division sexuée du travail

Introduction

Le 19 décembre 1967, la loi Neuwirth en France légalisa l’usage des contraceptifs médicaux. Peu à peu, la pilule hormonale devenait le contraceptif médical le plus prescrit en France. Bien que la pilule pût être considérée comme un « levier de la domination masculine » — selon l’expression de Françoise Héritier, citée par plusieurs auteures (Bajos et Ferrand ; Mathieu, 2017 : 207 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 117) — nous observons que la contraception reste très majoritairement la responsabilité des femmes en France, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans d’autres pays. Par ailleurs, le recours aux contraceptifs médicaux devient de plus en plus critiqué, pouvant être considéré comme une forme de domination sur les corps (Mathieu, 2017 : 207). De nombreuses utilisatrices de contraceptifs se tournent aujourd’hui vers des méthodes barrières ou non hormonales dont l’efficacité est jugée moindre par le corps médical.

            De nombreux travaux académiques s’intéressent à la contraception d’un point de vue historique ou juridique. L’intérêt d’une approche sociologique féministe lorsque l’on étudie la contraception est de repérer les mécanismes reproduisant des inégalités de genre et l’asymétrie du rapport à la contraception entre les femmes et les hommes. En le reformulant, nous pouvons nous demander comment la contraception médicale participe à un renouvellement de la domination des corps des femmes.

            Nous chercherons donc à comprendre, avec certaines et certains sociologues, quels facteurs conditionnent des rapports de genre inégalitaires en matière de contraception. Autrement dit, comment se fait-il que, 52 ans après la loi Neuwirth, la responsabilité contraceptive incombe spécifiquement aux femmes en France ?

            Dans une première partie, nous effectuerons un bref état des lieux de la contraception, de son usage et des critiques récentes que cela soulève en France. Dans une deuxième partie, nous questionnerons la responsabilité en matière de contraception en considérant l’influence de la « norme contraceptive ». Nous critiquerons ensuite dans une troisième partie, la liberté de choix, fréquemment invoquée lorsque l’on parle de contraceptifs. Enfin, nous nous pencherons sur l’intérêt heuristique que peut présenter la conceptualisation de la contraception comme un travail.

            Précisons que nous nous focaliserons sur le rapport à la contraception des femmes cisgenres hétérosexuelles, ou ayant principalement des rapports et relations sexuelles hétérosexuelles. Lorsque nous parlerons des couples, nous entendrons, les couples hétérosexuels a priori monogames.

1. États des lieux de la contraception en France

1.1 Les contraceptifs en France

Différentes méthodes contraceptives sont disponibles en France. Elles peuvent être classifiées de plusieurs manières selon : leur caractère naturel ou médical, leur efficacité (théorique ou observée), leur coût (ou leur taux de prise en charge par la sécurité sociale) et leur réversibilité. Nous pouvons aussi distinguer les méthodes dites « féminines » et « masculines » (même si l’on peut remettre en question cette distinction). Il est possible aussi de les classer en méthodes hormonales et non hormonales.

            Les méthodes les plus utilisées en France par les femmes ayant entre 15 et 49 ans en France en 2013 étaient d’abord les pilules hormonales (40,6 %), ensuite les dispositifs intra-utérins (également appelés stérilets, hormonaux ou au cuivre : 22,6 %) et enfin le préservatif (15,3 %) (Bajos, Rouzaud-Cornabas, Panjo et al., 2014 : 3). Les autres méthodes étaient moins utilisées (utilisation inférieure à 10 %).

            Les pilules hormonales de première et deuxième générations (progestatives) sont remboursées par la sécurité sociale alors que les pilules de troisième et quatrième générations (combinées œstroprogestatives) ne le sont pas. Par ailleurs, les stérilets hormonaux sont plus coûteux que ceux au cuivre (30,5 euros pour le stérilet au cuivre contre une centaine d’euros pour les stérilets hormonaux).

            Les méthodes barrières ne sont pas ou très faiblement prises en charge par la sécurité sociale. Il s’agit : du diaphragme, de la cape cervicale, des spermicides, du préservatif masculin et du préservatif féminin. Le diaphragme et la cape cervicale ne s’obtiennent que sur prescriptions médicales.

            Les anneaux vaginaux et les patchs contraceptifs sont parmi les méthodes contraceptives les plus onéreuses. Ces méthodes hormonales ne sont pas remboursées par la sécurité sociale. Il existe, en outre, d’autres méthodes hormonales moins coûteuses telles que l’implant contraceptif et l’injection de progestatifs.

            La Haute Autorité de Santé (2013 : 46) dénombre plusieurs méthodes naturelles telles que : l’abstinence périodique ou méthode Ogino ; la « méthode des températures » ; l’observation de la glaire cervicale ou « méthode de Billings » ; le système type « moniteur de fertilité » ; le retrait et enfin, la méthode de l’allaitement maternel et de l’aménorrhée.

            Les méthodes définitives sont la vasectomie et la stérilisation féminine. Elles sont remboursées à 80 % par la sécurité sociale.

1.2 Constats

Le 2 avril 2019, une tribune intitulée « Marre de souffrir pour notre contraception ! » a été publiée dans le quotidien Libération. Cette tribune a été lancée conjointement à la sortie d’un livre-manifeste, Marre de souffrir pour ma contraception, écrit par la journaliste Sabrina Debusquat et sous-titré « Manifeste féministe pour une contraception pleinement épanouissante ». L’hashtag #payetacontraception visant à « permettre aux femmes de témoigner sur la souffrance issue de leur contraception », anonymement sur les réseaux sociaux, a également été lancé en même temps.

Les signataires de cette tribune dénoncent principalement deux aspects :

Premièrement, les effets secondaires des contraceptifs (principalement des contraceptifs hormonaux) et la non-reconnaissance — voire la négation — de ces effets indésirables.

Ensuite, l’absence de responsabilisation des hommes en matière de contraception.

Elles critiquent également « [l]es menaces qui pèsent sur le droit à l’avortement », la « stigmatisation » de la stérilisation et le manque d’information sur la variété des contraceptifs et sur leurs effets.

            Depuis quelques années, les contraceptifs recommencent à être problématisés dans la sphère publique et médiatique en France. Cela fait d’abord suite à la « crise de la pilule » de 2012-2013 (Bajos, Rouzaud-Cornabas, Panjo et al., 2014 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). Cette « crise de la pilule » a commencé suite à la médiatisation de l’accident vasculaire cérébrale d’une jeune utilisatrice d’une pilule de troisième génération. Cette femme a porté plainte contre le laboratoire pharmaceutique qui commercialisait cette pilule. Il a été révélé par la suite que les risques de thromboses veineuses entourant les pilules dites de « nouvelles générations » étaient déjà connus, mais non dévoilés au public. Ce risque étant accru lorsque l’utilisatrice est fumeuse. Considérant que les pilules hormonales sont les contraceptifs les plus prescrits et utilisés en France (Bretin et Kotobi, 2016 ; Mathieu, 2017 ; Roux, Ventola et Bajos, 2017), cette situation fit scandale et lança un débat de santé publique.

            Marie Mathieu (2017 : 222-224) note que ses enquêtées — des femmes ayant eu recours à l’avortement en France et au Québec et utilisatrices de contraceptifs — lui ont majoritairement fait part d’inquiétudes face à la prise de la pilule hormonale. Elles redoutent les conséquences possibles des contraceptifs hormonaux et témoignent de leur méfiance envers les répercussions possibles de l’usage de ce type de contraceptifs sur leurs corps — d’un point de vue physique autant que psychique. En effet, les méthodes hormonales peuvent entraîner des dérèglements menstruels, des prises de poids[1] et des baisses de moral, en plus d’éventuels risques pour la santé.

1.3 Médicalisation de la contraception et du corps des femmes

Plusieurs auteures notent que lorsque la contraception hormonale a été légalisée, la pilule était vue comme émancipatrice pour les femmes (Bajos et Ferrand, 2004 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). La pilule hormonale était alors considérée comme un moyen pour les femmes de se réapproprier leurs corps en dissociant sexualité et reproduction. Or, la légalisation, diffusion et généralisation des contraceptifs médicaux ont été accompagnées par un processus de médicalisation de la santé des femmes (Ventola, 2014 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). Les méthodes de contraception dites naturelles ont peu à peu été délaissées au profit des méthodes médicales (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 120).

            Les méthodes de contraception médicales ont suivi un développement asymétrique (Oudshoorn ; Mathieu, 2017 : 258). La contraception s’est progressivement médicalisée (Roux, Ventola et Bajos, 2017 : 43), mais aussi féminisée (Ventola, 2014 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). La diffusion de la pilule hormonale s’inscrit dans un processus de féminisation de la contraception.

            La recherche biomédicale a participé à ce double processus de féminisation et médicalisation de la contraception. En effet, les recherches sur les hormones dites « mâles »[2] ont été délaissées face au développement des hormones dites « femelles », plus facile à synthétiser (Oudshoorn, 1998 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). Par conséquent la mise au point de contraceptifs hormonaux masculins n’a pas été poursuivie. De plus, Nelly Oudshoorn rappelle que « le corps des femmes est plus facilement soumis à intervention que celui des hommes » (1998 : 791). À titre d’exemple, la gynécologie existe depuis plusieurs siècles alors que l’andrologie n’a été créée que dans les années 1960 (Oudshoorn, 1998 ; Ventola, 2014). Ainsi, les scientifiques de laboratoires, les médecins (souvent gynécologues) et l’industrie pharmaceutique (Oudshoorn, 1998 : 777) ont joué un rôle important dans le développement asymétrique des contraceptifs médicaux.

            La pilule qui était autrefois un moyen de libérer les femmes du poids des grossesses non désirées (Beltzer et Bajos, 2008) se révèle aujourd’hui être un outil de la domination masculine, mais aussi médicale et pharmaceutique sur les femmes (Mathieu 2017 : 225).

Selon la définition de Peter Conrad (1992)[3] citée et traduite par Cécile Ventola, « la médicalisation est la “définition d’un problème en termes médicaux, l’usage d’un langage médical pour le décrire, l’adoption d’un cadre médical pour le comprendre ou l’utilisation d’une intervention médicale pour le traiter” » (Ventola, 2014 : 1). Maud Gelly (2013 : 90) considère que la médicalisation d’enjeux sociaux et politiques participe à leur naturalisation, ce qu’elle critique. Ainsi, la médicalisation de la contraception naturalise les rapports sociaux de sexe et légitime des pratiques contraceptives inégalitaires. La médicalisation participe également à naturaliser la responsabilité contraceptive des femmes.

2. Responsabilité et norme contraceptive

2.1 Naturalisation de la responsabilité contraceptive des femmes et désinvestissement des hommes

La responsabilité en matière de contraception révèle de nombreuses inégalités entre les classes de sexe. La socialisation au travail contraceptif et plus généralement procréatif est genrée (Ventola, 2014 ; Mathieu 2017 : 258). Nathalie Beltzer et Nathalie Bajos constatent que « la contraception reste toujours perçue comme étant du ressort de la responsabilité féminine » (Beltzer et Bajos, 2008 : 439). Cette perception de la responsabilité et de la compétence des femmes en matière de contraception est largement répandue chez les médecins (Ventola, 2014 ; 2016).

            Cécile Thomé et Mylène Rouzaud-Cornabas (2017) vont plus loin et s’intéressent à la contraception en France comme une responsabilité qui s’est peu à peu imposée aux femmes au point d’être considérée comme naturelle. Selon la logique d’essentialisation de la maternité pour les femmes, ce sont les femmes qui tombent enceintes donc la responsabilité devrait « tout naturellement » être la leur. Autrement dit, si les femmes portent les enfants, la responsabilité de la contraception leur revient de facto. Or, cette responsabilisation exclusivement féminine en matière de contraception est une construction sociale et historique (Ventola, 2016 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). En découle également une responsabilité unique des femmes face à la gestion des grossesses non désirées (Ventola, 2016 : 109). En le comprenant dans une approche relationnelle, ce travail féminin qu’est la responsabilité contraceptive a « progressivement permis un désinvestissement des hommes » (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 120). De plus, cette responsabilité contraceptive est intériorisée par les femmes.         

            Certaines utilisatrices de contraceptifs émettent des réticences quant à l’usage de moyens de contraception hormonaux. Le fait qu’il y ait parfois des résistances à l’utilisation de contraceptifs hormonaux pourrait témoigner selon Mathieu (2017 : 257) d’un « refus de certaines femmes à endosser seule la responsabilité contraceptive ». Certaines méthodes sont considérées plus égalitaires comme le retrait ou le préservatif. Le retrait — méthode de contraception la plus utilisée en France avant la diffusion de la pilule — permet en principe une responsabilité plus partagée puisque ce sont les hommes qui ont « la charge mentale de se retirer » (Thomé et Rouzaud-Cornabas 2017 : 120). Cependant, son efficacité est jugée moindre comparée à d’autres méthodes (barrières et médicales).

            Le recours au préservatif masculin pourrait permettre de « redéfinir la responsabilité et la division du travail contraceptif au sein du couple » (Mathieu, 2017 : 229). Il est en effet, le « seul instrument de contraception réversible impliquant directement les hommes » [4](233). Pourtant, les femmes ne sont pas déresponsabilisées par le recours au préservatif masculin comme moyen de contraception. Selon Mathieu (2017 : 234) bien qu’il soit présenté comme « male-oriented » (i.e. comme une méthode « masculine »), le préservatif masculin peut aussi être considéré comme « female-oriented » (i.e. comme une méthode « féminine »). En effet, il est souvent utilisé à l’initiative des femmes et la négociation de son usage peut être parfois difficile. Certaines femmes ne parviennent pas à négocier le port du préservatif par leur partenaire, ce qui les amène à concéder une relation sexuelle sans contraceptif, s’exposant ainsi à un risque de grossesse. Pour Nathalie Bajos et Michèle Ferrand, « le désir de satisfaire son partenaire l’emporte sur le risque d’une grossesse non souhaitée. Un tel comportement peut être interprété comme une forme d’intériorisation de la domination masculine, de ce que les femmes “doivent aux hommes” » (Bajos et Ferrand, 2004 : 125). En résumé, pour Mathieu, « qu’elle soit féminine ou masculine, la contraception apparaît donc comme un impératif exclusivement féminin » (2017 : 236). Les femmes doivent donc faire preuve de vigilance en permanence en matière de contraception.

            Par ailleurs, les femmes qui font face à une grossesse non désirée due à un échec de leur contraception sont souvent jugées « irresponsables » (Mathieu, 2017 : 206 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 124) ou « insouciantes » (Ventola, 2014 : 11). Pourtant les femmes ne font pas des enfants seules, un rapport sexuel fécondant implique deux personnes. De plus, les grossesses non désirées peuvent aussi être dues à une inadéquation de la méthode contraceptive utilisée avec le mode de vie de l’utilisatrice (Ventola, 2014 : 11). Cette idée d’irresponsabilité des femmes qui font face à une grossesse non désirée montre bien que la responsabilité contraceptive incombe aux femmes. Nous pouvons repérer ici le poids de la norme contraceptive dans les représentations.

2.2 La norme contraceptive en France 

Les femmes se situent au centre de normes et injonctions parfois contradictoires en matière de procréation (Mathieu, 2017 : 206). La norme contraceptive agit comme une injonction pour les femmes à ne pas avoir de rapports sexuels sans contraceptif (Bajos et Ferrand, 2004 : 121). Pour Bajos et Ferrand, selon la « norme contraceptive : toute naissance se doit d’être désirée et programmée, mais le droit de choisir le moment d’être mère s’accompagne en même temps de la lourde responsabilité de faire ce choix » (Bajos et Ferrand, 2004 : 127). La contraception offre aux femmes le droit de disposer de leur corps en leur donnant le choix d’avoir ou non des enfants. Cependant, elles gardent le devoir de « contrôler les effets potentiellement fécondants de la sexualité » (Bretin et Kotobi, 2016 : 128).

            Le recours aux contraceptifs selon la norme contraceptive française suit certains moments de la vie selon le schéma dominant suivant : « le préservatif pour les relations débutantes ou occasionnelles, la pilule quand le couple se stabilise, et enfin le stérilet quand la famille est constituée » (Mathieu, 2017 : 208), autrement dit que le nombre d’enfants voulu par le couple est atteint (Bajos et Ferrand, 2004 ; Beltzer et Bajos, 2008 ; Bretin et Kotobi, 2016 ; Roux, Ventola et Bajos, 2017 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). Or, ce schéma contraceptif n’est pas adapté à toutes les femmes, ce qui peut amener à des risques de grossesses non désirés plus importants. En effet, les prescriptions de méthodes dominantes ne prennent pas nécessairement en compte les spécificités individuelles des parcours sexuels de chaque femme ainsi que leurs modes de vie. Cette norme contraceptive n’est pas la même selon les pays (Ventola, 2016 : 102). Les approches comparatives sont intéressantes à cet égard. Selon Mathieu : 

[…] au Québec la responsabilité contraceptive semble plus largement partagée : hommes et femmes recourent à une méthode non réversible permettant notamment à ces dernières de ne plus se préoccuper de manière durable de la question de la contraception et de se soustraire en partie à un suivi médical lié au contrôle de leur une fécondité (2017 : 209).

La norme contraceptive, au Québec, intègre la stérilisation dans son schéma contraceptif dominant, ce qui n’est pas le cas en France où la stérilisation est sujette à de fortes réticences émanant des médecins. La France est un pays de tradition nataliste ce qui a eu un impact sur les législations en matière de contraception et d’avortement (Ventola, 2014, 2016 ; Mathieu, 2017). Les taux de stérilisation en France[5] sont très faibles comparé à d’autres pays comme le Canada ou le Royaume-Uni.

2.3 Contraception et imbrication de rapports sociaux inégalitaires

De nombreux rapports sociaux inégalitaires sous-tendent les pratiques contraceptives. Il s’agit principalement de rapports sociaux de sexe, de classe et de « race », mais aussi de rapports de pouvoir au sein du champ médical (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 119).

Les femmes ont une socialisation médicale plus importante que les hommes, ce que renforce la socialisation contraceptive (Ventola, 2014 : 4). Cela présente un facteur d’intériorisation de la norme contraceptive et participe à la « différenciation des rôles sociaux » à l’égard de la contraception (Beltzer et Bajos, 2008 : 442). De plus, beaucoup de contraceptifs sont prescrits par les gynécologues. Or, souvent, les gynécologues ne prennent pas en compte les couples, mais considèrent uniquement les femmes qu’ils ou elles reçoivent en consultation (Ventola, 2014 : 5), ce qui ne favorise pas la participation des hommes au travail contraceptif.

            Pour Bajos et Ferrand (2004), la généralisation de la contraception médicale n’a pas ébranlé les rapports sociaux de genre. Au contraire, elle représente un « facteur de la persistance de la domination masculine, mais sous des formes renouvelées » (Bajos et Ferrand, 2004 : 119). Son usage conforterait « la construction d’une identité féminine toujours fondée sur la maternité » (Bajos et Ferrand, 2004 : 119). Ainsi, les femmes échapperaient au modèle du « destin maternel » pour se conformer à un nouveau modèle, en adéquation avec l’avènement de la société néolibérale, dans lequel sont promus « la maternité, l’épanouissement sexuel et l’investissement professionnel » (Bajos et Ferrand, 2004 : 119). Enfin, la contraception ne « remet pas en cause la division sexuelle entre travail productif et travail reproductif, qui reste inscrite dans l’organisation sociale » (Bajos et Ferrand, 2004 : 120). Le travail contraceptif suit donc une division sexuée.

            Le rapport des femmes à la sexualité a tout de même été transformé par la généralisation du recours à la contraception médicale. La sexualité des femmes et des hommes est moins différenciée que par le passé (Bajos et Ferrand, 2004 : 121).

Toutefois, Bajos et Ferrand précisent que :

[…] même si plusieurs générations de femmes françaises se sont déjà largement approprié la contraception médicale, non seulement son apparition n’a pas déstabilisé la « valence différentielle des sexes », mais elle la renforce symboliquement et matériellement au sens où elle contribue à souligner comme première la responsabilisation maternelle (nous soulignons) (Bajos et Ferrand 2004 : 135).

En d’autres termes, la contraception ne remet pas en cause le passage obligé de la maternité pour les femmes. Au contraire, pour Bajos et Ferrand (2004), la contraception participerait à essentialiser le rôle maternel des femmes. Nous observons qu’un contrôle à la fois social et médical assujettit les femmes en matière de contraception et de procréation (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 118).

3. La liberté de choix à l’épreuve des pratiques

En 2007, l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES) a lancé une campagne avec pour slogan « la meilleure contraception est celle que l’on a choisie » (Beltzer et Bajos, 2008 : 439 ; Bretin et Kotobi, 2016 : 123 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 127). Mais a-t-on réellement une véritable liberté de choix en matière de contraception ? Si l’on considère l’influence de la norme contraceptive et que l’on observe l’ensemble des méthodes proposées (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017), l’accès à l’information et l’influence des prescripteurs et prescriptrices (Ventola, 2014, 2016 ; Gelly, 2017), cette liberté de choix se trouve limitée. Cette campagne visait à dénoncer « l’inadéquation du schéma contraceptif dominant en France » (Bretin et Kotobi, 2016 : 123) et la prescription massive de la pilule hormonale sans prise en compte de la situation et de la vie sexuelle de chaque femme. Elle permettait, en théorie, de présenter un éventail de méthodes aux usagères et usagers sans hiérarchisation et en les informant sur le pour et le contre de chaque méthode. En effet, l’efficacité d’une méthode dépend moins de son efficacité théorique que son adéquation avec le mode de vie de l’utilisateur ou de l’utilisatrice (Roux, Ventola et Bajos, 2017 : 44-45). Or, se contracepter dépend d’un ensemble de contraintes « matérielles », « financières » et « temporelles » (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 118). De plus, les représentations genrées des médecins peuvent influencer les pratiques contraceptives (Ventola, 2016). Nous allons développer ces éléments dans cette partie.

3.1 Effets secondaires et périodes « à risque » 

Toutes les méthodes contraceptives présentent des avantages et des inconvénients. Mathieu (2017 : 213) a montré que la pilule hormonale, même correctement utilisée, n’est pas efficace à 100 %. Certaines de ces enquêtées lui ont rapporté des effets d’interaction avec d’autres traitements (notamment contre l’asthme). Par ailleurs, il existe de nombreuses « périodes “à risque” de la pilule » (Mathieu, 2017 : 221) qu’elle nomme des périodes de « fragilité contraceptive » pour les usagères de pilules hormonales. Il peut s’agir de voyages comportant des décalages horaires, des maladies épisodiques (comme la gastro-entérite), la consommation de drogues ou bien des moments de séparations voire de deuil. Ces périodes sont des moments de rupture de la routine quotidienne. Les femmes concernées culpabilisent lorsque surviennent des grossesses non désirées dans ces périodes de fragilité contraceptive, même si elles n’ont aucune prise sur ces événements. Cela témoigne encore de l’intériorisation de la responsabilité contraceptive par les femmes.

            Par ailleurs des contre-indications à l’usage de certains contraceptifs existent. C’est le cas des pilules hormonales de troisième et quatrième génération qui augmentent les risques d’accidents vasculaires cérébraux et de thromboses pour les fumeuses notamment (Mathieu, 2017 : 222). Les contraceptifs engendrent des risques et tous comportent leur lot de contraintes et/ou d’effets secondaires. De plus, Thomé et Rouzaud-Cornabas (2017 : 129) notent que les effets secondaires des méthodes hormonales sont parfois minorisés, voire niés dans les recherches biomédicales et dans les recommandations des médecins aux usagères. Pourtant, ce sont des effets secondaires similaires qui ont abouti à l’arrêt des recherches biomédicales sur les contraceptifs hormonaux pour hommes. Les contre-indications et les modes de vie des utilisatrices peuvent donc restreindre les choix. Cela peut mener dans certains cas à une « impasse contraceptive » (Bretin et Kotobi, 2016 : 132), dans laquelle l’utilisatrice n’a plus qu’une ou deux options possibles.

3.2 Difficultés d’accès

Les enquêtées de Mathieu (2017 : 238) expriment leurs difficultés à se procurer des méthodes dites « barrières » telles que le diaphragme et la cape cervicale, se heurtant à des refus de prescription. En France le recours à la stérilisation est particulièrement restrictif comparé à d’autres méthodes[6] (Ventola, 2016 : 106). Par ailleurs, certaines et certains médecins refusent de prescrire des stérilets aux femmes nullipares (Roux, Ventola et Bajos, 2017 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017) croyant que cela pourrait accroître les risques de stérilité ultérieurs — croyance non fondée scientifiquement (Gelly, 2017). Nous constatons donc des difficultés d’accès à certaines méthodes contraceptives.

            À ces difficultés d’accès aux méthodes s’additionne un manque d’accès à l’information quant : au panel des méthodes disponibles, à leur mode de fonctionnement et à leurs effets secondaires (Mathieu, 2017 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). De plus, de nombreuses femmes ne connaissent pas bien leur cycle (Mathieu, 2017 : 247) ce qui témoigne de cours d’éducation sexuelle incomplets ou inadaptés. Ne pas connaître leur cycle peut empêcher certaines femmes de se tourner vers des méthodes de contraception naturelles pour gérer leur fécondité.

            Des inégalités sociales « marquent […] l’accès et le recours à la contraception de façon générale » (Bretin et Kotobi, 2016 : 124). Le facteur économique joue un rôle dans le choix de la méthode. Tous les contraceptifs ne sont pas nécessairement pris en charge par la sécurité sociale. De nombreuses femmes — souvent jeunes ou en situation précaire sur le plan économique — délaissent les pilules hormonales non remboursées à cause de leurs coûts (Bretin et Kotobi, 2016 ; Roux, Ventola et Bajos, 2017). 

3.3 Le rôle des médecins : le poids des représentations et des socialisations non professionnelles

Nous pouvons nous demander dans quelle mesure le choix de la méthode contraceptive est imposé à l’usagère par les praticiennes et praticiens qui effectuent les prescriptions. Reformulons ainsi : quelle est l’influence des représentations des médecins sur l’adoption des méthodes de contraception par les utilisatrices qui les consultent ?

            Les prescriptions sont parfois contraignantes et socialement ciblées en fonction de l’appartenance socioculturelle des usagères (Bretin et Kotobi, 2016). Des inégalités sociales de classe et de « race » sous-tendent ces prescriptions. Les médecins peuvent avoir des a priori sur la sexualité des femmes qu’elles et ils rencontrent en fonction de l’âge des « patientes », mais aussi de leur origine sociale ou de leur appartenance ethnoculturelle (Roux, Ventola et Bajos, 2017 : 45-46). Ces préjugés peuvent moduler les prescriptions.

            Parfois, le point de vue des utilisatrices n’est pas pris en compte et elles peuvent se voir « imposer le “choix” de leur mode de contraception » (Bretin et Kotobi, 2016 : 127). En s’intéressant à l’implant hormonal, Bretin et Kotobi (2016 : 134) font remarquer que ce moyen de contraception (remboursé par la sécurité sociale) est souvent prescrit à des femmes plus défavorisées sur le plan économique et/ou originaires d’Afrique subsaharienne. Thomé et Rouzaud-Cornabas (2017 : 132) notent que les femmes plus précaires optent plus souvent pour des méthodes jugées moins efficaces comme le retrait alors que les femmes plus aisées choisissent plus souvent des méthodes théoriquement efficaces et de longues durées tels que les stérilets. Nous observons donc que de nombreuses inégalités sociales entourent les prescriptions de contraceptifs.

            Les représentations biaisées des prescripteurs et prescriptrices peuvent également orienter ces « choix » contraceptifs. En effet, « la prescription de contraception engage les représentations médicales des rôles sexuels, ainsi que du calendrier socialement légitime de la sexualité et de la fécondité » (Gelly, 2017 : 72). Pour de nombreuses et nombreux médecins le but de la contraception est de permettre aux femmes de choisir le moment où elles souhaitent avoir des enfants (Ventola, 2014 : 7), ce qui s’aligne sur la norme procréative du « bon enfant » au « bon moment » (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 128). Les couples ne sont pas pris en compte dans cette conception, comme si les femmes faisaient des enfants toutes seules. C’est aussi considérer que toutes les femmes souhaitent avoir des enfants. Ces représentations non scientifiques naturalisent la reproduction pour les femmes (Ventola, 2014 : 9 ; Roux, Ventola et Bajos, 2017 : 60). Ainsi, pour les médecins, la responsabilité et la compétence des femmes en matière de contraception et de reproduction sont naturalisées, selon des représentations profanes (non professionnelles et non fondées scientifiquement). Selon Cécile Ventola, un grand nombre de médecins considèrent que les femmes sont intéressées par la reproduction et les hommes par la sexualité (Ventola, 2014 : 12, 2016 : 109).

            De plus, les médecins excluent certaines méthodes du panel des recommandations. La stérilisation, considérée comme non réversible, n’est pas considérée comme un contraceptif par de nombreuses et nombreux médecins à cause de ce critère (Ventola, 2014, 2016) et n’est donc pas proposée comme choix possible. Les méthodes « naturelles » jugées moins efficaces ne sont pas non plus évoquées par les médecins. Enfin, le préservatif n’est pas recommandé dans le cadre des couples stabilisés (Ventola, 2014 : 7). Les prescriptions suivent une logique de hiérarchisation des méthodes, ce qui accorde une centralité à la pilule hormonale (dont l’efficacité est jugée supérieure) et restreint le panel des méthodes proposées (Roux, Ventola et Bajos, 2017 : 51).

            La médecine en France relève du cadre des professions libérales. La rémunération des médecins s’effectue à l’acte, ce qui peut les amener à prioriser les méthodes nécessitant des consultations régulières, plus rentables, défavorisant ainsi les méthodes dites « masculines » (Ventola, 2016 : 107 ; Roux, Ventola et Bajos : 53). Nous observons également un manque de standardisation des pratiques et des formations en médecine en France (si l’on compare avec d’autres pays comme le Royaume-Uni) (Ventola, 2016 ; Roux, Ventola et Bajos, 2017). Les médecins sont libres de suivre ou non les préconisations de la HAS[7] en matière de contraception. De plus, les « visiteurs médicaux » (i.e. lobbyistes envoyé·e·s par les laboratoires pharmaceutiques) peuvent influencer les pratiques des médecins (Ventola, 2016).

            Des représentations profanes, liées aux croyances ou aux vécus personnels des praticiennes et praticiens influencent parfois plus leur manière de conseiller que leurs connaissances scientifiques (Ventola, 2014 : 9 ; Gelly, 2017 : 75). Différents facteurs peuvent influencer les pratiques des médecins, car les médecins sont des individues et individus socialement situés. Maud Gelly note que l’origine sociale et la socialisation politique et religieuse des médecins peuvent influencer leurs pratiques (Gelly, 2017 : 77) — ce que permettent d’observer des enquêtes anglo-saxonnes. Les différences de pratiques observées peuvent dépendre, entre autres, du genre des médecins, de leur formation initiale (gynécologie ou généraliste) et continue (lecture de revue, participation à des congrès, etc.), de leurs conditions d’exercice de la médecine (en cabinet ou à l’hôpital) et de leur acceptation ou non de recevoir des « visiteurs médicaux » (Gelly, 2017 : 74 ; Roux, Ventola et Bajos, 2017). De même, le parcours contraceptif (ou carrière contraceptive) individuel des médecins peut les amener à proposer plus de méthodes s’ils ou elles en ont expérimenté plusieurs à titre personnel (Roux, Ventola et Bajos, 2017 : 61).Ainsi, des socialisations autres que professionnelles peuvent influencer les recommandations des médecins et les prescriptions de contraceptifs.

4. La contraception conceptualisée sous forme d’un travail

Certaines auteures ont choisi de s’intéresser à la contraception comme d’un travail invisibilisé et majoritairement réalisé par les femmes (Mathieu, 2017 ; Mathieu et Ruault, 2017 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). Nous verrons dans cette partie l’intérêt épistémologique et heuristique de considérer la contraception comme un travail et les limites que l’on rencontre avec conceptualisation. 

4.1 Travail contraceptif et charge mentale de la contraception

Avec la féminisation de la contraception, la charge mentale et le travail matériel qui l’accompagne se sont reportés sur les femmes (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 122). Le travail contraceptif peut être vu comme une charge mentale[8] pour les femmes (Mathieu, 2017 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). Les femmes sont socialisées dès leur adolescence à assumer la charge de la contraception, si bien que cette responsabilité féminine de la contraception est intériorisée par les femmes, mais également par les hommes. Ce travail matériel inclut aussi les consultations médicales et gynécologiques. Le travail contraceptif implique un effet de temps et d’argent (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 125). Mathieu précise que les femmes doivent articuler ce travail « avec les autres activités dans lesquelles elles sont impliquées » (Mathieu, 2017 : 257). Ainsi, ce travail contraceptif doit se moduler avec le travail dit productif. Ce travail contraceptif est rendu visible lorsqu’il rentre en conflit avec le travail salarié (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 126). Par exemple, lorsque nous devons prendre un rendez-vous médical qui nous oblige à prendre un congé.       

            De plus, ce travail contraceptif réalisé gratuitement par les femmes est invisibilisé pour la classe des hommes (Mathieu, 2017 ; Mathieu et Ruault, 2017 ; Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017). En d’autres termes, les hommes, déresponsabilisés de la contraception, ne voient pas le travail et la charge mentale qui entourent l’utilisation des contraceptifs par les femmes. Certains hommes ne se sentent pas concernés par les risques de grossesse de leurs partenaires qui elles ont le devoir d’être vigilantes. Pour Thomé et Rouzaud-Cornabas « la naturalisation du travail contraceptif c’est donc s’interroger : à qui ce travail invisible des femmes profite-t-il ? » (Thomé et Rouzaud-Cornabas, 2017 : 118). Ces auteures s’inscrivent dans un cadre d’analyse féministe matérialiste dans lequel la contraception revêt une dimension politique. Le travail contraceptif est réalisé majoritairement par les femmes, il est invisibilisé mais également approprié par la classe des hommes qui en tirent des bénéfices. Ce travail est approprié au niveau privé au sein du couple. Cette appropriation est socialement institutionnalisée par le biais de la norme contraceptive. Ce travail contraceptif s’inscrit plus largement dans le travail procréatif.

4.2 Travail procréatif

Dans la lignée des conceptualisations du travail reproductif des théoriciennes féministes matérialistes des années 1970, Marie Mathieu et Lucile Ruault (2017) nous proposent de penser la contraception comme l’une des tâches relevant du travail procréatif. Ces auteures proposent par ailleurs de repenser les liens entre les diverses composantes de la procréation afin de réhabiliter une analyse systémique. Cela permettrait de repérer les rapports de domination liés au travail procréatif.

            Mathieu et Ruault (2017 : 5) constatent que beaucoup de travaux se sont intéressés à différentes tâches procréatives de manière isolée. Le travail procréatif est ainsi appréhendé de manière dispersée et disjointe. En somme, « l’ensemble des tâches qu’il recouvre n’est pas envisagé au sein d’un cadre d’interprétation unique, qui en rendrait compte en tant que travail soumis à des dynamiques et des modalités de contrôle similaires » (Mathieu et Ruault, 2017 : 5).

            Elles notent que dans les années 2000, suivant la théorie de l’échange économico-sexuel de Paola Tabet, le sexe est principalement pensé comme soit un outil de travail, soit un instrument de plaisir. Mais on oublie alors de le penser comme un instrument de la reproduction humaine. Mathieu et Ruault observent ensuite que dans les sciences sociales les problématiques qui concernent le contrôle des naissances et la production d’êtres humains maintiennent la « division androcentrée public-privée » (Mathieu et Ruault, 2017 : 9). Pour elles, le choix du terme travail procréatif permet de sortir de la hiérarchie « dominante et genrée » entre le travail productif public et le travail reproductif privé.

            Mathieu et Ruault définissent enfin ce travail procréatif « entendu comme l’ensemble des activités « relatives à la procréation » (2017 : 11). Pour elles, « la catégorie de travail procréatif vise la modélisation de diverses séquences qui sont en fait des parties prenantes d’un même labeur » (Mathieu et Ruault, 2017 : 11). Ce qui permet de « révéler la multiplicité des tâches dédiées à l’engendrement des êtres humains ainsi que des inégalités qui sociales qui les fondent ». Et ainsi de « prolonger l’analyse de l’appropriation matérielle et symbolique de la classe des femmes par celles des hommes au quotidien » (Mathieu et Ruault, 2017 : 5). Ce terme a également l’utilité de ne pas se limiter au travail ménager, et ainsi de comprendre des tâches qui s’inscrivent dans la sphère publique.

            Mathieu et Ruault soulignent la discontinuité théorique de ce terme ; les activités incluses dans le travail procréatif ne sont pas homogènes et ne s’enchaînent pas nécessairement. Pour elles, « [a]nalyser le “travail procréatif” […] c’est donc se donner les moyens de déconnecter et de mettre en lumière les différents “postes” de travail que celui-ci implique » (Mathieu et Ruault, 2017 : 14). Or, dans la réalité matérielle, « ces postes font système » (Mathieu et Ruault, 2017 : 14).

            L’intérêt épistémologique d’avoir recours au concept de travail procréatif est, pour Mathieu et Ruault, de sortir ces activités de présupposés naturalisants. Il renseigne aussi sur le système hétérosexuel qui sous-tend la procréation. Mais surtout, il permet de rendre visible tout un ensemble de tâches accomplies principalement par les femmes. Elles précisent toutefois (Mathieu et Ruault, 2017 : 16) que le recours à ce terme nécessite de : ne pas comprendre les tâches du travail procréatif par le prisme du travail de production rémunéré ; ne pas confondre travail procréatif et travail domestique même s’ils peuvent se recouper ; appréhender le travail procréatif aussi bien d’un point de vue macro que dans l’expérience et le quotidien ; comprendre en quoi ces mécanismes font système.

            Leur concept de travail procréatif est donc un prolongement intéressant des réflexions sur le travail domestique invisibilisé, gratuit et réalisé majoritairement par les femmes. Ce terme permet de comprendre d’autres domaines que ceux inclus dans le travail reproductif. Il présente aussi l’avantage de dépasser la dichotomie privé/public du travail reproductif. Le travail contraceptif apparaît ainsi comme l’une des dimensions du travail procréatif (ou l’une de ses tâches). Ce travail est approprié par la classe des hommes qui en tire des avantages.

Mais est-il toujours pertinent de parler de travail procréatif lorsque l’on parle de contraception ? Nous pouvons penser que les femmes qui choisissent de se faire stériliser échappent à ce travail contraceptif et procréatif. Elles n’ont ainsi plus la charge mentale de se préoccuper de leur fécondité. Toutefois, une femme qui se fait stériliser ne responsabilise pas pour autant son partenaire en matière de contraception.

Conclusion

En résumé, nous avons observé que depuis la diffusion des méthodes contraceptives hormonales, la contraception en France a suivi un double processus de médicalisation et de féminisation. Cela a amené à une division sexuée inégalitaire de la responsabilité contraceptive, naturalisant la maternité pour les femmes et déresponsabilisant les hommes. Cette responsabilité contraceptive s’appuie sur une norme contraceptive, intériorisée par les femmes, les hommes et les médecins. Finalement, les choix en matière de contraception sont restreints et parfois contraints par un ensemble de facteurs sociaux. De plus, les médecins jouent un rôle important dans la reproduction des inégalités contraceptives et dans la limitation des choix. Nous avons vu enfin la pertinence de considérer la contraception sous la forme d’un travail. En effet, la charge que représente la contraception au quotidien peut être pensée comme un travail gratuit et invisibilisé, réalisé par les femmes et approprié par la classe des hommes.

            Nous constatons donc que la contraception, bien que légale et disponible en théorie n’est finalement pas un acquis permettant l’émancipation des femmes. De nombreux rapports sociaux inégalitaires — de sexe, de classe et de « race » notamment — sous-tendent les pratiques contraceptives en France. Plus de 50 ans après la loi Neuwirth, un travail reste à faire afin de rendre ces usages plus égalitaires. Nous pouvons alors nous demander comment parvenir à un partage plus égalitaire en matière de responsabilité contraceptive.

            La question du libre choix devrait amener à développer un meilleur accès à l’information ainsi qu’aux différents contraceptifs existants. Nous constatons que l’accès à certaines méthodes est rendu difficile, et ce principalement à cause de leur coût. Favoriser les remboursements des différentes méthodes contraceptives pourrait permettre un accès à des moyens de contraceptions plus diversifiés. Par ailleurs, la hiérarchisation des méthodes selon leur efficacité théorique doit être remise en question. Le recours à la stérilisation (féminine ou masculine) pourrait être facilité, ce qui permettrait de l’inclure au même titre que le stérilet dans le schéma contraceptif dominant en trois temps mentionné plus haut. La stérilisation permet en outre de dénaturaliser la maternité obligatoire pour les femmes.

            En comparant la situation en France avec celle d’autres pays, nous remarquons qu’une grande liberté est laissée aux médecins, ce qui laisse place à l’influence de biais, non fondés scientifiquement, dans les prescriptions. Ventola note qu’au Royaume-Uni, « [l]e protocole à suivre est […] standardisé et contrôlé, et laisse peu de place aux représentations individuelles des praticiens » (Ventola, 2016 : 119). Peut-être qu’une plus grande standardisation des pratiques médicales, un renforcement des formations (initiale et continue) des médecins en matière de contraception ainsi qu’une forme de rémunération forfaitaire et non à l’acte favoriserait des prescriptions moins biaisées par des représentations genrées de la responsabilité contraceptive.

            En somme, tout un travail reste à faire afin de parvenir à une répartition plus égalitaire de la responsabilité contraceptive. Une des solutions possibles pourrait se trouver au niveau des programmes d’éducation sexuelle (Gelly, 2013) au collège. Ces cours pourraient éviter de faire porter tous les risques et la « vigilance » sur les filles et favoriser l’implication des garçons.

            Il semble également nécessaire d’impliquer les hommes au sein des couples hétérosexuels dans le travail contraceptif (par exemple en partageant les coûts des contraceptifs). Il serait intéressant à cet égard de promouvoir des visites médicales de couple afin de faire prendre conscience aux hommes du travail que cela représente et peut-être permettre d’adopter des méthodes de contraception plus diversifiées.

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[1] Ce qui peut être mal vécu dans nos sociétés occidentales qui valorisent la minceur et promeuvent les régimes à outrance. La norme de la minceur peut être perçue comme une condition de désirabilité pour les femmes des pays occidentaux.

[2] La différence sexuelle binaire est institutionnalisée (Oudhoorn, 1998 : 788) dans ce domaine du champ scientifique.

[3] Conrad, P. (1992). Medicalization and social control. Annual Review of Sociology, vol.18, p.212

[4] En réalité, d’autres méthodes contraceptives masculines et réversibles existent même si elles sont peu répandues et que leur efficacité est faiblement étudiée. C’est le cas du « slip-chauffant ».

[5] D’après l’enquête FECOND de 2010, citée par Ventola (2014 : 8), 3,2 % des femmes interrogées étaient stérilisées et 0,2 % avaient leurs partenaires vasectomisés.

Au Québec, pour la tranche des 30-39 ans, Mathieu rapporte que 15 % des femmes sont stérilisées et 22 % des femmes ont leur partenaire stérilisé (2017 : 209).

Au Royaume-Uni, en 2014, 21 % des femmes interrogées avaient leur partenaire vasectomisé (Ventola, 2016 : 102).

[6] La stérilisation (vasectomie et ligature des trompes) a été autorisée en France en 2001. La France est un pays de tradition nataliste, ce qui a pu influencer les lois et les biais des médecins à l’égard de la stérilisation. Beaucoup de médecins découragent les patientes et les patients qui en font la demande à avoir recours à la stérilisation (Ventola, 2014 : 8-9).

[7] La Haute Autorité de Santé émet un certain nombre de recommandations en matière de contraception synthétisé dans des rapports dont le contenu s’aligne sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé.

Voir à ce titre : Haute Autorité de Santé (2013), État des lieux des pratiques contraceptives et des freins à l’accès et au choix d’une contraception adaptée. [Document de synthèse]. Récupéré de : https://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2013-05/contraception_freins_reco2clics-5.pdf

[8] Ces auteures ne définissent pas le concept de « charge mentale », mais se réfèrent à Monique Haicault. Haicault (1984) a employé le terme charge mentale pour parler du temps accordé quotidiennement par les femmes (en couple hétérosexuel) à tout un ensemble de tâches, de démarches et d’obligations en plus de leur travail salarié. Ce temps représente une charge supplémentaire pour les femmes, car les hommes ne s’investissent pas dans la gestion de ces tâches.    

            Pour Haicault (1984 : 275) : « [l]a charge mentale est faite ainsi de ces perpétuels ajustements, de la viscosité du temps qui n’est que rarement rythme et beaucoup plus souvent immanence, où se perd le corps, où se tue la tête, à calculer l’incalculable, à rattraper sur du temps et avec du temps, le temps perdu, à faire, à gérer ».