Compte rendu : MOSTOWLANSKY, Till (2017). Azan on the Moon. Entangling Modernity along Tadjikistan’s Pamir Highway, Pittsburgh : University of Pittsburgh Press, 217 p.

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Simon Massicotte
Baccalauréat en sciences des religions, Université de Montréal
simon.massicotte.1@umontreal.ca

Mots-clés : Asie Centrale, Tadjikistan, développement, modernité, route, État

 

Azan on the Moon est une incursion dans la vie quotidienne des habitants du Haut-Badakhshan, une province isolée du Tadjikistan, au paysage aride, voire lunaire — d’où le titre du livre —. La Route du Pamir, une route de 725 km qui s’élève jusqu’à plus de 4600 m d’altitude et permet de connecter la ville de Khorogh (Tadjikistan) et Osh (Kirghizistan). C’est au long de cette route, au gré des ennuis mécaniques et des aléas du climat que l’auteur rencontre une population aux profils religieux (sunnites, ismaéliens), ethniques (Tadjiks, Pamiris, Kirghiz, Chinois) et linguistiques (russe, tadjik, pamiri, kirghiz, anglais) fort diversifiés. Son étude ethnographique, qui s’étale sur la période de 2008 à 2015, s’intéresse aux relations locales que les habitants entretiennent avec la modernité, la route et leur propre marginalité par rapport au monde qui les entoure.

            Till Mostowlansky a complété son doctorat à l’Université de Berne (Suisse), il poursuit actuellement une recherche postdoctorale au Hong Kong Institute for the Humanities and Social Sciences. Au niveau méthodologique, la longue période d’enquête ainsi que les voyages fréquents de l’auteur permettent de mettre en évidence les changements au rythme des saisons, de l’actualité politique de cette région instable, mais aussi l’évolution des visions des participants à travers le temps. La capacité du chercheur à travailler avec les populations d’origines ethniques diverses dans leurs langues maternelles conduit à des descriptions intimes et privilégiées des relations entre les groupes qui occupent ce territoire.

            Cette monographie revêt un intérêt particulier pour celles et ceux qui s’intéressent à l’Asie Centrale ou aux sociétés postsoviétiques. De plus, elle permet de mieux comprendre comment les infrastructures routières marquent et transforment les sociétés qu’elles traversent. Les sociologues des religions seront également intéressés par les multiples paradoxes qui surgissent à la rencontre des modernités soviétique et islamique et de la globalisation.

Modernité

L’auteur développe une approche originale de la modernité qui s’appuie sur le modèle des « multiple modernities » du sociologue Shmuel Eisenstadt qui lui permet de sortir du paradigme de la modernité comme intrinsèquement occidentale, il souhaite tout de même dépasser la vision « idéal-typique » d’Eisenstadt pour mieux prendre en compte le caractère dynamique des échanges et des rencontres entre les modernités. Il se tourne donc vers Göran Therborn qui propose plutôt de voir la modernité comme « enchevêtré », c’est-à-dire marquée par diverses influences de façon « non-linéaire ».

            De plus, l’auteur met l’accent sur la dimension matérielle de la modernité, notamment par le biais de la construction et la modification du territoire (construction de route, ensemencement de lacs avec des poissons, nouveaux sites de pèlerinages, etc.), l’accès à des technologies (voitures, machinerie lourde) et le développement d’institutions (écoles, bureaucratie, langues des documents et inscriptions officielles). Toutefois, ce qui distingue cette étude, c’est sa proposition de comprendre la modernité « comme une forme d’autoreprésentation locale »[1] (151), c’est-à-dire un processus discursif par lequel la modernité devient un enjeu dans la description que les répondants se font de leur communauté. Cette proposition est fréquemment illustrée dans l’ouvrage. Par exemple, il explique comment les habitants de la Route du Pamir, se considèrent comme « plus modernes » que les Tadjiks de l’Ouest qui détiennent le pouvoir central notamment en raison de la continuité de leur attachement aux innovations et à la culture soviétique. De même, la préoccupation « d’être moderne » est omniprésente dans le livre et est souvent reliée aux diverses influences dans la région (institutions ismaéliennes, tablighi jamaat, Russie, pouvoir central tadjik). « Être moderne » devient aussi une manière de se positionner, parfois de façon ambigüe par rapport à d’autres groupes ethniques, mais aussi à critiquer la disparition de certaines pratiques traditionnelles.

Marginalité, « Statehood » et « Statecraft »

L’auteur présente sa réflexion sur le rôle de l’État à partir de deux concepts, le « statehood », ce que l’État dit être, et le « statecraft », ce que l’État fait, une distinction qu’il emprunte à Stef Jansen. Cette distinction lui permet entre autres de montrer comment l’Aga Khan, leader spirituel de la communauté ismaélienne et riche philanthrope dont la présence économique est importante dans la région, adopte plusieurs comportements du « statecraft » à travers la dynamique du don (point de vue des habitants) ou de l’aide au développement (point de vue de l’Aga Khan et de sa fondation). Les œuvres caritatives de l’Aga Khan interviennent donc à travers le financement d’initiatives qui relève habituellement des responsabilités de l’État (éducation, énergie, finance).  Cette dimension n’est pas sans rappeler le modèle soviétique et met aussi en évidence l’incapacité du gouvernement tadjik à pourvoir aux besoins de la population. Le contexte du Haut-Badakhshan, politiquement et culturellement marginalisé depuis la Guerre civile (1992-1997) où l’opposition au gouvernement central était forte, illustre bien la nécessité pour l’État de s’affirmer jusque dans sa marge, ce qui fera dire à l’auteur que le Pamir est là où « l’État est à la fois fait et défait »[2] (154).

            Si l’État tient à se « faire » en fédérant même les zones les plus réfractaires à son influence, il contribue aussi à la marginalisation de la population du Badakhshan. Par exemple en imposant une langue de l’administration qui n’a jamais fait office de langue d’usage dans cette région, rendant de fait l’État illisible, ou en valorisant la région pour ses possibilités commerciales avec la Chine, tout en ne proposant aucun bénéfice pour la population locale du fait de ses règlementations qui empêchent les locaux de pleinement participer aux échanges commerciaux avec le voisin chinois.

La Route : une infrastructure au cœur des relations sociales

Un autre point fort du livre est l’attention toute particulière que l’auteur porte à la route le long de laquelle il conduit son étude. En effet, il donne une véritable voix aux infrastructures routières qui, par leur histoire, les liens qui les maintiennent, les récits à leur propos et les transformations qu’elles occasionnent deviennent de véritables sujets de l’ethnographie. La route est marquée par un rapport affectif pour ceux qui ont participé à sa longue construction ou a leurs descendants. Elle tisse des solidarités entre les groupes ethniques, car c’est leur collaboration fructueuse et leur partage d’un même espace qui permet leur survie. Enfin, la route actuelle peut servir de support à la revitalisation par l’État de grands récits comme celui de la Route de la Soie et ce qu’elle représente comme connectivité avec le monde. Du projet soviétique dans les années 1930 à l’ouverture d’un nouveau passage vers la Chine en 2010, l’auteur montre bien comment la route est avant tout un objet d’action politique pour le pouvoir en place.

            Certainement l’une des zones d’ombre du livre est le manque de données collectées au sujet des organisations ismaéliennes dans la région qui, bien qu’omniprésente dans le livre, demeurent peu documentées et ce en raison de l’accès difficile pour le chercheur. De plus, les explications quant à l’importance de cette région singulière pour la compréhension des enjeux globaux ou propres aux pays post-soviétiques mériteraient une plus grande attention.

            Azan on the Moon n’en demeure pas moins une introduction à la réalité complexe de cette région du monde. L’auteur reste très près des données qu’il a recueillies en centrant tout l’ouvrage sur des enjeux locaux plutôt que sur de grandes questions théoriques. Néanmoins, les sociologues y trouveront un ancrage hors de l’Occident, un point de vue trop souvent négligé, où se développent et se précisent les diverses significations que prend la modernité.

[1] Original: « as a form of local self-representation »

[2] Original: « the State is both made and undone »